Mathilde Brasilier a longtemps exercé comme architecte avant de se consacrer à l’écriture. En tant que journaliste, elle a signé de nombreux articles pour le Nouvel Observateur, Challenges et Sciences et Avenir. Le récit autobiographique, Il y avait le jour, il y avait le nuit, il y avait l’inceste, est son premier ouvrage. 

En quelques lignes, peux-tu nous raconter ton histoire ?

Ce témoignage est comme notre mémoire : achronique et chaotique. Parfois un souvenir en appelle un autre, comme dans un classeur bien rangé. D’autres fois, les pensées se mélangent et tournent frénétiquement dans une tête qui a trouvé refuge dans l’amnésie, l’insomnie. Ce réflexe d’ultime défense trouble l’identité et ne nous permet pas de nous déterminer, jusqu’à ce que les premiers souvenirs reviennent en mémoire et que l’on reprenne le contrôle de soi, pour tenter de continuer à vivre.

Jusqu’en 2000, ma mémoire me fait défaut, je suis convaincue d’avoir eu une enfance heureuse avec mon frère. C’est après des années de thérapie que je me souviens de séquences traumatiques d’une enfance confisquée.

Le livre commence par la mort de mon père, le 21 Mars 2005. Une date marquée au fer rouge dans ma vie : « La bête meurt… La bête est morte » ; avec une autre, celle du suicide de mon frère Fabien, le 6 mars 1985.

J’aurais voulu écrire un roman où il n’y eût pas de coupable. J’aurais voulu écrire une biographie insignifiante et absurde, avec des années comme des vagues annuelles, dont le poids et la splendeur déferlent sur le sable jaune.

Pourquoi as-tu fait le choix d’écrire un livre ?

L’écriture m’a permis d’évoquer tous les faits traumatiques. Les transcrire, c’est ranger les choses, les analyser, les ordonner. Le but de mon livre est de dire, transmettre, témoigner.

L’inceste est un phénomène assez courant qui tue, en silence, avec la complicité passive du conjoint. Le but premier de mon livre est de prévenir de l’inceste, afin que ces situations n’existent plus, que l’entourage immédiat des enfants, professeurs et notamment professionnels de l’enfance, soient vigilants pour que les adolescents en souffrance acquièrent la force de devenir adulte.

Mon livre a aidé de nombreuses personnes qui m’ont témoigné leur reconnaissance. Il a pour objectif de diriger vers la Vie les personnes meurtries. Une partie de ma famille est reconnaissante car il y a la libération de la parole et du souvenir dans une « tribu » meurtrie.

Quelles sont tes convictions concernant la nécessité de faire évoluer la loi ? 

Samedi dernier, le Président de la République a formulé l’allongement du délai de prescription de 20 à 30 ans. C’est un grand pas en avant… Néanmoins, en ce qui concerne beaucoup de victimes, cette mémoire traumatique peut s’avérer plus longue à libérer. D’après moi, dès l’instant où des médecins ont une « qualité d’expertise » reconnue et validée, il me semble que l’imprescriptibilité serait plus adaptée à toutes les victimes d’agressions sexuelles et de viols, dont certaines ne se rappellent les faits qu’à la fin de leur existence.

Que conseillerais-tu à une personne qui sortirait tout juste de l’amnésie post-traumatique ?

Se réparer ne peut se faire qu’en décidant d’un accompagnement avec un psychologue, un psychiatre. C’est un acte courageux de se dévoiler mais il est nécessaire de sortir de la honte, sinon la douleur se retourne contre soi. Il faut octroyer aux victimes le droit d’être heureuses. Or, très souvent, on rencontre des dépressions répétitives, symptômes d’autodestruction. La réconciliation est nécessaire à la reconstruction.

Néanmoins, on n’est jamais complètement réparé. Si l’intelligence l’est, le corps est abîmé. Jusqu’à aujourd’hui, je ne peux m’endormir sans somnifère et le visage de mon père m’apparaît chaque soir avant le sommeil…

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