J’étais à l’Elysée samedi pour couvrir la « journée internationale des violences à l’égard des femmes » dont je fais ici le récit pour la Génération qui parle.

Postée tôt dans la cour de l’Elysée, je peux observer l’arrivée des premiers invités depuis le carré des journalistes. Ce qui me frappe ce sont d’abord ces visages inconnus, anonymes, principalement de femmes toutes à la fête et visiblement contentes de venir à l’Elysée. Elles se prennent en photo dans la cour. Plus tard, j’apprendrai qu’ont été notamment invitées pour la première fois à l’Elysée l’ensemble des déléguées des droits des femmes en France. Puis arrivent peu à peu les premiers visages connus: la PDG de France Television Delphine Ernotte, l’actrice et militante Florence Foresti ou encore l’auteure Leila Slimani entre autres. Les militants féministes aussi comme Caroline de Haas aux côtés de Madeline Da Silva dont la pétition sur l’âge de consentement légal a recueilli plus de 300.000 signatures. Après l’arrivée des ministres parmi lesquelles Nicole Belloubet ou Marlène Schiappa, nous sommes conduits au salon où Emmanuel Macron doit prononcer son discours.

Au fond de la salle, une immense affiche sur l’égalité femmes-hommes, « grande cause du quinquennat ». Vers 11h15, une voix au micro annonce l’arrivée du président de la République et de « Mme Brigitte Macron » qui font leur entrée, accompagnés notamment du Premier ministre Edouard Philippe.
Sur scène, Marlene Schiappa fait le discours d’introduction en présentant six témoins qui parleront brièvement (3 minutes chacun) des violences faites aux femmes et de leurs actions. Parmi eux se trouvent Sabine Salmon, présidente de l’association Femmes solidaires. Marlene Schiappa se dit « particulièrement émue« . Elle évoque « la pression quotidienne » de ceux qui s’occupent des violences faites aux femmes. Elle souligne la volonté du gouvernement de « faire en sorte que les femmes soient autre chose que des victimes« . Son discours est très applaudi. Dans la foulée, Delphine Ernotte évoque sa volonté de « faire en sorte que les violences sexuelles ne soient plus un sujet tabou« . Elle cite Francoise Héritier décédée depuis peu : « le mal commence avec l’indifférence et la résignation« . Le ministre de l’Education Jean-Michel Blanquer prend la parole en dernier. Une présence destinée à montrer que l’éducation des enfants fait partie des préoccupations de cette « grande cause ».
C’est au président de la République Emmanuel Macron de s’exprimer.


D’emblée il évoque un « sentiment d’horreur et de honte » que lui inspire la cascade de révélations sur la situation des femmes suite à l’affaire Weinstein. Il parle aussi de celles qui, dans des milieux moins privilégiés « restent encore muettes ». Il salue tous ceux qui se sont battus « seuls au départ » depuis « tant et tant d’années » contre ces violences et évoque une « société culturellement encore empreinte de sexisme ». Il parle des auteurs de viols comme des « criminels pas comme les autres » qui évoluent souvent dans « le cercle proche des victimes » et qui « portent atteinte à l’honneur de la République ».
J’ouvre une parenthèse dans mon récit pour souligner que c’est la première fois qu’un président de la République en France célèbre à l’Elysée la journée internationale des violences faites aux femmes, signe que nous changeons aussi d’époque.
« Au creux de notre quotidien, s’est levée une sorte de barbarie » dit encore Emmanuel Macron. Puis il évoque la mémoire des 123 femmes tuées sous les coups de leur compagnon en 2016. Après avoir cité  quelques prénoms de victimes, il dit « au silence vide de l’indifférence, je propose le silence vibrant du respect » en demandant à l’assistance (quelques 200 personnes) une minute de silence. Je me lève aussi en pensant avec émotion à ces victimes. C’est un moment fort là aussi sans précédent de la part d’un chef d’état français. Un hommage national réclamé depuis des années par des associations féministes entre autres.
Emmanuel Macron évoque ensuite le fléau des viols « destructeurs de personnalité ». Il dit que ce sont les auteurs qui renoncent ainsi à leur « part de dignité et d’humanité » et que « la honte doit changer de camp ». « La France ne doit plus être un de ces pays où les femmes ont peur » assène t-il.
Pompidou, Giscard, Mitterrand, Chirac, Sarkozy, Hollande… pas un n’avait ainsi publiquement dénoncé les violences sexuelles…
Il détaille ensuite les mesures que je vous épargne imaginant que vous les avez déjà lues. Les enfants ne sont pas oubliés avec un volet prévu sur la formation des cadres de la petite enfance.
Plus tard, le Dr Muriel Salmona, psychiatre et présidente de l‘association Mémoire traumatique et victimologie regrettera cependant qu’Emmanuel Macron n’ait pas davantage évoqué la nécessité de « protéger les enfants » et non pas uniquement de les éduquer.
Sur l’allongement des délais de prescription, le président confirme le projet du gouvernement de passer de 20 à 30 ans après la majorité en cas de viols sur mineurs. « Nous savons toutes ces histoires familiales enfouies où le pire a été commis mais rien n’a été dit. Ça finit pas expliquer des années de vie parce qu’on n’avait pas dit » souligne t-il sans évoquer le mot d’amnésie traumatique à mon regret. Et le chef de l’Etat a également écarté l’imprescriptibilité en disant que cela n’était pas « une solution pertinente« . Il n’y aura donc pas de débat sur cette question.
Il s’est en revanche prononcé pour un âge de consentement légal à 15 ans par « conviction personnelle » et par « souci de cohérence et de protection des mineurs« . Tonnerre d’applaudissements dans la salle où se trouvaient de nombreuses associations qui ont combattu avec le #Moia13ans (superbement relayé par la génération qui parle avec les photos de nous tous) l’idée d’un âge fixé à 13 ans comme l’a préconisé le Haut Conseil à l’Egalité en 2004. Certes, Emmanuel Macron a rappelé qu’il y aurait un débat sur la question à l’Assemblée nationale mais son engagement personnel sur les 15 ans sera un signal fort sur lequel pourront s’appuyer les rédacteurs de la future loi sur les violences sexuelles.
Il a achevé son discours en citant une lettre de Charles Baudelaire écrite à sa mère au milieu de la nuit dans laquelle il évoque la notion de « ressaisissement ». « C’est ce qui est entrain de se passer en France« , a t il conclu, très applaudi.

Je pars dans la salle à la recherche de réactions. Muriel Salmona salue « un discours féministe avec un engagement« . Plusieurs mesures annoncées par le chef de l’état comme le dépistage universel ou la prise en charge à 100% du psychotraumatisme par la sécurité sociale font partie des propositions de son manifeste contre l’impunité des crimes sexuels. Des regrets ? « J’aurais aimé que l’imprescriptibilité des viols sur mineurs soit discutée, pas balayée« . Et « l’absence de sécurisation des victimes dans les procédures judiciaires« . Le Dr Salmona plaide aussi pour des « juridictions spécialisées » pour juger les violences sexuelles, une mesure qui n’a pas été retenue par le gouvernement.
L’animatrice Flavie Flament salue « l’allongement des délais de prescription ». « C’est un premier pas » réagit elle. Sur les 15 ans, elle dit : « cela a été une belle déclaration. Signe d’un engagement et d’une sensibilité réelle à ce grave vide juridique« .
La militante féministe Caroline de Haas est moins enthousiaste. Elle déplore le « manque de moyens supplémentaires ». « Je ne comprends pas comment on fait une grande cause sans moyens supplémentaires » dit elle en annonçant le lancement d’un #pasaurdv.
La journée s’est poursuivie par une interview de Marlène Schiappa qui a salué un « tournant » et un « moment historique ».

J’ai envie pour l’heure de rester aussi sur ce constat en pensant à toutes ces générations de femmes, d’hommes, d’enfants, victimes de viols et si longtemps ignorés par les pouvoirs publics. Toutes ces personnes qui ont souffert des années dans la honte, la culpabilité, la terreur, une solitude et un isolement extrêmes. Et qui sont nombreux à s’être suicidé…
Ce 25 novembre a symboliquement scellé un changement d’époque dans le discours politique. Certes tout reste à faire sur le terrain mais si nous nous y mettons tous alors peut être dans une ou deux générations, nous assisterons je l’espère à un recul de ces violences en tout genre qui nous en tant meurtris… je souhaite y croire…

Mié Kohiyama

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