Puis surgit ce confinement…

Et le danger résonne en moi comme l’écho de l’enfermement, du secret et de la menace.

Ma mère que j’appelle de tout mon corps de petite fille alors que je me tais.

Les bras de ma mère qui seuls peuvent sauver l’enfant qui exprime encore sa souffrance.

Ma mère à qui je ne peux rien dire parce que la punition d’une mort pèse sur elle.

Elle qui est l’étoile de mes premières années avec ses yeux si beaux, verts et tendres, sa voix mélodieuse qui me rassure.

Ma mère ne sent pas. Ma mère survit aussi en ne disant rien de ce qu’ elle subit.

Lui manipule, trahit, utilise, humilie, rabaisse, dévore.

Il est l’ogre, le Barbe-bleue de notre vie de famille cachée où personne ne peut s’opposer à lui.

Ce confinement fait surgir la crainte d’être cloitrée.

Je me tais, tout d’abord, pour eux. Pour ne pas être coupable de leur disparition.

Petit à petit, ma mémoire se confine en elle-même. Se rétracte, se sclérose et ne laisse passer que des images brutales, brèves et angoissées.

Sentir le danger happer mon oxygène et raidir tout mon corps de cette vieille peur active alors que le monde retient son souffle pour un virus qui n’a pas de rapport avec mon enfance.

Maman soit la plus forte, ne te cache pas, ne te protège pas avant de m’avoir sauvée.

Maman, ne meurs pas si tu l’apprends.

Maman ce n’est pas de ma faute.

Maman, je ne dirais rien.

Il faut que tu vives.

Il n’y a que toi. Ta présence m’emporte ailleurs, vers des soies, des velours, de doux nuages rêvés.

Regarde-moi, je me rends malade pour pouvoir rester avec toi.

Afin que tu comprennes ce qui m’arrive sans que je parle.

 

Mais…

Aujourd’hui surgit enfin cette légère tempête habitée d’oiseaux libres, ce soleil intense et permanent voilé ou non de nuages qui me tire vers le bonheur.

Ce cours d’eau piqué de reflets et ces arbres décorés de printemps qui ne savent rien ni de mon mal-être ni du virus.

Alors je quitte enfin l’angoisse.

Cette nature indemne de ce qui se passe ou de ce qui s’est produit me permet de franchir la frontière de l’autrefois à l’aujourd’hui.

Je plonge dans le présent à l’écoute de la nature et des sensations de mon existence qui, juste à l’instant, va bien, loin de tout.

Je me sens vivante, imparfaite et unie à ce Tout qui relie.

Je sors de cette noyade dans laquelle l’amygdale de mon cerveau m’entraine.

Là, juste là, sans bouger, je sens !

Je suis consciente de l’instant que je savoure.

Il y a une joie coulant comme une rivière, tout juste accolée au drame.

Je peux faire un pas de côté et la rejoindre.

Je peux découper cette terreur-boa qui m’étreint comme une proie.

Je ne suis plus mon enfance même si elle frappe encore aux barreaux afin que je la délivre totalement.

Je cède devant cette lutte « auto-immune » qui me nuit.

Je dis « Oui » à la vie telle qu’elle me traverse.

Je préfère être là en plein spectacle du présent vivant.

Quelques mots me viennent : faire de sa vie son chef-d’œuvre, même humblement, même discrètement.

Simple dans cet éveil lent de nos consciences

Dans la beauté discrète, poétique et sans effets du souffle qui anime l’espace de vivre enfin renoué.

 

Anne Fernandes

Anne Fernandes est l’auteur du livre « De lettres à l’être », que vous pouvez vous procurer ICI et  ICI. Vous pouvez découvrir ICI son interview audio sur ce blog. C’est avec plaisir que nous accueillions ces textes sur le blog, dans la rubrique « L’Or des cicatrices »
Illustration : Anne Fernandes