Tout a commencé avant ma conception, déjà…

J’estime en effet ne pas être venue sur terre pour de bonnes raisons.

Ma mère avait eu le malheur de connaitre une des plus grandes souffrances qui peuvent affecter une femme : la mort à la naissance de son 1er enfant, une fille…
Je n’ose même pas imaginer à quel point cela a pu être douloureux pour elle, et pourtant je crois que c’est là le point de départ de ma souffrance à moi aussi…

Cinq ans après la naissance de cette enfant « mort-née », ma mère a eu un 2ème enfant, mon frère… Mais, bien que cet enfant-là soit bien vivant et en pleine santé, c’était une fille qu’elle aurait souhaitée…
Comme elle se plaisait à s’en vanter elle-même souvent par la suite, aux sages-femmes qui lui ont dit « Félicitations, c’est un beau garçon ! » elle aurait répondu « Ah, bin ! C’était pas la peine de tant souffrir pour avoir un garçon ! » Cela vous laisse entrevoir les réactions ou réflexions dont ma mère pouvait être capable et ce que mon frère a pu ressentir étant enfant…

Quant à moi, je suis née 10 ans après mon frère. Je vous passe les autres (mauvaises) raisons dont j’ai pu avoir connaissance qui ont conduit ma mère à décider d’avoir un autre enfant à 40 ans, malgré tous les avis médicaux qui le lui déconseillaient, et ne retiens que la plus conséquente pour moi : elle voulait toujours remplacer sa fille perdue à la naissance. Elle m’a d’ailleurs raconté qu’étant enceinte de moi, elle était allée faire un vœu dans une petite chapelle : si Dieu lui accordait le bonheur de « remplacer la fille qu’il lui avait reprise à la naissance », elle jurait de baptiser cette nouvelle enfant Anne-Marie en hommage à Sainte-Anne et Sainte-Marie… Ainsi en fut-il…

A partir de là, ma mère a pu s’adonner avec délectation à sa satisfaction et sa fierté, comme une enfant qui aurait reçu une jolie poupée en présent et qui n’aurait de cesse de la parer au mieux pour que tout le monde puisse s’extasier sur elle. C’est d’ailleurs la manière dont je me suis toujours sentie considérée par ma mère : Comme une jolie poupée qu’elle aimait passer des heures à habiller et à coiffer et dont elle était très fière… Mais pas fière pour ce que j’étais, moi… Fière pour ce qu’elle faisait, elle, de moi… Elle ne m’aimait pas pour ce que j’étais vraiment, elle m’aimait plutôt comme une partie d’elle-même ou comme un objet qui représentait ce qu’elle était et ce qu’elle pouvait faire, elle…

Tout cela, j’en ai pris conscience à l’âge adulte quand j’ai commencé à vouloir revendiquer mes propres choix et mes propres idées. Dès lors que j’ai osé vouloir m’affirmer en tant qu’être vivant distinct d’elle, son amour et sa vénération pour moi ont subitement disparu…

Depuis, je viens de découvrir qu’on qualifie ce concept « d’incestuel ». Le parent «phagocyte » en quelque sorte son enfant. Il le considère uniquement comme une partie ou une projection de lui-même. Il ne lui accorde aucune existence propre et ne peut donc l’aimer pour ce qu’il est vraiment… Cela crée un fort sentiment de dévalorisation chez l’enfant qui estime alors ne pas être digne d’amour et d’intérêt…

Est-ce pour cela que j’étais en recherche d’attention et « d’amour » ailleurs qu’auprès de ma mère ? Certainement…

Le 1er à avoir compris cela fut « le bazar », un commerçant voisin du magasin de mes parents à l’époque. J’avais un peu moins de 9 ans, je crois… Pour un gosse de cet âge-là, les gadgets et les babioles qu’il vendait dans son magasin étaient fascinants et agissaient comme un véritable aimant… En tant que voisins, tous les commerçants de la rue se connaissaient et se faisaient confiance. Je pouvais donc traîner chez lui autant que je voulais sans que mes parents s’inquiètent. Très vite, «le bazar » m’a fait comprendre que je pouvais avoir tous les gadgets que je voulais si j’étais « gentille » avec lui… Je me souviens qu’il avait un interphone qu’il laissait allumé pour écouter les allers et venues de sa femme dans leur appartement à l’étage et être sûr qu’elle ne nous surprendrait pas. Il me faisait passer derrière le comptoir à l’abri du regard des clients éventuels qui auraient pu entrer et, là, il me caressait tout en se masturbant. Je ne sais plus vraiment ce que je ressentais alors. Je ne crois pas qu’il m’ait pénétrée car je ne me souviens pas avoir eu mal avec lui. Je crois que j’éprouvais juste de la confusion et de l’inquiétude à l’idée que quelqu’un pourrait nous surprendre… Il fallait surtout que personne ne découvre « notre secret »… Et ce sentiment de confusion, d’inquiétude, (de honte ?), était d’autant plus vif quand je rentrais à la maison en possession de ma petite « récompense » et qu’il fallait que je fasse en sorte que mes parents ne la voient pas pour que je n’ai pas à leur expliquer comment je l’avais eue…

Il y a pourtant eu une fois où je n’ai pas pu cacher mon cadeau : il s’agissait cette fois d’un ballon et c’était plus difficile à dissimuler qu’une petite figurine ou autre babiole… Ma mère m’a demandé où j’avais trouvé cela. Quand je lui ai répondu que c’était « le bazar » qui me l’avait donné, elle s’est fâchée et m’a dit de le ramener immédiatement… « Non, mais qu’est-ce que c’est que ces manières de réclamer ? Ce n’est pas parce que les voisins sont gentils qu’il faut leur demander de nous donner des choses ! Quand on est une petite fille polie et bien élevée, on ne réclame pas ! »…

Ah oui, ça, pour être gentil, il était très gentil, le « bazar »… Je crois que j’ai été plus humiliée par cette réprimande et par cette obligation de ramener le ballon que par ce que le « gagner » m’avait coûté…

Mais le pire a été lors de mon anniversaire quelque temps plus tard, quand mon frère et mes parents m’ont offert LE ballon en guise de présent… « Bon anniversaire ! C’est le cadeau dont tu avais envie, non ? »
Non, mais ils se moquaient de moi, là ! Ce ballon, je l’avais gagné, il était à moi ! Ils m’avaient obligée à le rendre, et maintenant ils prétendaient me l’offrir pour mon anniversaire ????
Je crois que c’est depuis ce jour que je n’aime plus les cadeaux d’anniversaire…

Je ne sais plus exactement comment et quand tout cela a pris fin.

La seule certitude, c’est que je n’en ai jamais parlé jusqu’à ce que nous déménagions environ un an plus tard…

Mais ce déménagement n’a pas mis fin pour autant à… « mes problèmes ».

Durant leur pause-déjeuner, un des déménageurs m’a entraînée dans les WC extérieurs, un cagibi situé au fond du jardin… Lui, par contre, m’a pénétrée de ces doigts, c’est certain, car je me souviens avoir eu des saignements et une grosse douleur pendant quelques jours…

Une fois installés dans notre nouvelle maison, je présume que j’ai eu un peu de répit, je ne me souviens plus vraiment de l’ordre et de la durée de tous ces événements.

Durant un week-end, nous sommes retournés dans notre ancienne région et avons logé chez des amis. Ceux-ci me connaissaient depuis ma naissance et j’adorais aller chez eux. Ils avaient une ferme et, pour moi qui avais grandi dans une rue commerçante, me retrouver ainsi à la campagne était formidable.

Pour abreuver les bêtes, « tonton », comme je l’appelais (pour dire que c’étaient des amis très proches), avait découpé un fût métallique qu’il remplissait à l’aide d’une pompe à bras qui puisait l’eau d’une source. En été, j’aimais bien patauger dans cette « baignoire » extérieure. Cette fois-là, sous prétexte de m’aider à me sécher quand je suis sortie, il m’a enveloppée dans la serviette et m’a serrée très fort contre lui en mettant sa main entre mes cuisses et en plaquant son sexe en érection contre mes fesses. Contrairement aux autres fois, je ne sais pas vraiment pourquoi, mais là j’ai eu très peur et je me suis débattue pour m’écarter de lui. Peut-être était-ce parce que je me rappelais la douleur provoquée par les doigts du déménageur et craignait, en sentant son membre si gros et si dur contre moi, que ce soit pire encore avec lui… Jusque là, aucun ne m’avait encore obligée à toucher son sexe…

Le pire, c’est que nous allions en plus rester dormir chez eux…

Mes parents ont couché dans la chambre d’amis et moi sur le canapé du séjour.
J’étais tellement effrayée à l’idée que « tonton » puisse venir me retrouver que j’ai passé la nuit à écouter le moindre bruit et à regarder les aiguilles phosphorescentes de ma montre égrener inexorablement les minutes et les heures.
Il n’est pas venu… Mais je crois que c’est de cette nuit-là que sont nés mon hypervigilance et le fait que je n’arrive à dormir à peu près bien que chez moi, dans mon lit, seule…

Mais cette frayeur n’a pas empêché que…comment dire ?… je me fasse encore avoir…

Quelque temps après le déménagement, mon grand frère adoré est rentré du service militaire.

J’étais super contente de le retrouver car je m’ennuyais un peu sans lui à la maison, les parents déjà âgés n’étant pas très attentifs et disposés à jouer avec moi.
Avec lui, je crois que ça a commencé par le récit de « toutes les conquêtes féminines » que l’uniforme lui avait permises.
Avec le recul, je me dis que pour se vanter autant (comme ma mère) c’est peut-être qu’il avait au contraire essuyé pas mal de déconvenues… Mais cela, je ne m’en rendais pas compte alors…
Peut-être intriguée par les différences ou les similitudes entre ce qu’il racontait et ce que j’avais moi-même déjà vécu (mais dont je ne lui ai pas parlé), j’ai dû lui poser des questions et lui demander de m’expliquer plus précisément ce qu’il faisait avec ces « conquêtes »… Enfin, je suppose que c’est comme ça que ça s’est passé…
Et, pour que je comprenne mieux probablement, il a pensé que c’était plus simple de me montrer…
Il m’a ainsi « initiée » aux caresses manuelles et buccales de mon sexe, à la pénétration de ses doigts, au cunilingus, puis aux caresses de son sexe à lui, et enfin à la fellation… Cette dernière étape me dégoûtait particulièrement et j’avais toujours du mal à l’accepter, mais je surmontais tant bien que mal cette réticence, puisqu’il m’assurait « que c’était comme ça qu’on faisait quand on aimait »…

Cela a duré jusqu’après son mariage, après mes 16 ans…

Je me souviens que, lors d’un repas de famille, alors que tout le monde était encore en train de discuter autour de la table, il a regagné sa chambre pour « faire une petite sieste »… Je l’ai suivi… Sur ce coup-là, ma belle-sœur s’est tout de même étonnée que nous soyons toujours ainsi fourrés ensemble, seuls, à la moindre occasion… Mais ma mère lui a répondu que c’était normal, que nous nous « adorions » et étions inséparable depuis ma naissance…

Comment pouvaient-ils donc ne rien comprendre ? Alors même que mes résultats scolaires étaient devenus catastrophiques ? Alors même que j’avais développé un eczéma près de la vulve et un abcès dans un sein ? Alors même que toute innocence et toute joie de vivre avaient disparu de mon visage ?

Là encore, je ne sais pas exactement quand et comment cela s’est terminé…

A 20 ans, j’ai quitté la maison pour m’engager dans l’armée. Cela m’a permis de laisser libre court à ma période « borderline »… Innombrables relations d’un soir avec un, une, ou même plusieurs partenaires… Alcool…

Heureusement, pas la drogue, car sur la base où je logeais il y avait fréquemment des descentes de chiens renifleurs… Autant l’alcool était monnaie courante dans l’armée, autant il ne fallait pas jouer avec la drogue au risque de se faire virer sans sommation… Nous étions prévenus…

Puis, j’ai été enceinte de ma fille et, là, j’ai mis fin à toutes mes conneries.
Hors de question qu’elle voit des mecs inconnus défiler à la maison ou qu’elle me voit bourrée !
Et c’est là aussi que j’ai pris conscience que ce qui m’était arrivé n’était pas vraiment normal…

En ce qui me concerne, je ne crois pas avoir été victime à aucun moment d’amnésie. J’ai toujours eu conscience de ce que j’avais vécu, je crois. C’est juste que je ne considérais pas cela comme étant vraiment grave ou important. Je vivais (ou croyais vivre) avec, c’est tout…

Ce n’est que quand j’ai commencé à envisager que ma fille pourrait subir la même chose, que là je me suis dit que, oui, ce serait grave !
J’ai donc commencé à m’éloigner petit à petit de ma famille, sans m’en expliquer au début. Grâce aux 700 km qui nous séparaient, c’était d’ailleurs assez facile, puisque nous ne pouvions de toute façon descendre que pour les fêtes ou les vacances. Je trouvais donc des excuses telles qu’aller à Euro-Disney, à la montagne ou visiter une quelconque région pour éviter d’aller chez mes parents ou chez mon frère… Mais ces prétextes ne les ont pas dupés indéfiniment… Ils ont commencé à me questionner puis à me faire des réflexions sur la distance que je prenais avec eux… J’ai tenté de supporter cela le plus longtemps possible sans me justifier vraiment… Mais, à un moment, je n’ai plus pu ! J’en avais marre de passer pour la vilaine fille ingrate qui renie sa famille sans raison, marre d’assumer tous les torts et tous les reproches !

J’ai donc écrit une longue lettre dans laquelle je révélais tout ce que j’avais subi et je l’ai envoyée simultanément à tous les membres de la famille…
C’est ainsi que j’ai pu constater pour qui je comptais ou non…

Mon frère m’a bien sûr traitée de « salope désirant juste briser son mariage en remuant toute cette merde »… Dans tous nos échanges écrits, il n’a jamais nié mais a toujours refusé de s’excuser en prétendant que « lui aussi avait été abusé dans son enfance et qu’il n’en faisait pas toute une affaire pour autant »… (ce qui aurait pu constituer des aveux et une preuve si j’avais eu la possibilité de porter plainte, mais malheureusement il y avait déjà prescription…)

Quant à ma mère, celle qui me vénérait quand j’étais petite, celle qui avait déclaré que ça ne valait pas le coup de tant souffrir pour donner naissance à un garçon, celle qui avait à plusieurs reprises foutu dehors ce même fils, elle m’a répondu « d’arrêter de lui faire du mal » (à elle) et « d’être méchante avec mon frère, le pauvre »…

Je n’ai jamais revu ma mère jusqu’à son enterrement…

Les seules personnes de la famille avec lesquelles j’ai gardé un contact sont un cousin germain du côté de mon père et son épouse…

En parallèle à tout ça, il fallait que j’explique à ma fille pourquoi nous n’allions plus revoir ses grands-parents et son oncle.

Je souhaitais aussi et surtout la mettre en garde contre les « dangers de la vie », mais je ne savais pas comment m’y prendre, ne voulant pas non plus créer de psychose chez elle. Je l’ai donc amenée chez une pédo-psychologue qui lui a tout expliqué très simplement et m’a rassurée en même temps sur son état psychologique.

Par contre, c’est à moi qu’elle a conseillé de me faire suivre…

Voila comment cela fait maintenant plus de 20 ans que je consulte et prends des médicaments de manière épisodique et récurrente, mais que je n’arrive toujours pas à trouver un sens à ma présence sur terre pour autant…

Anne-Marie JOVER

 

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