Dans le cadre de sa formation, Lofti, qui a déjà publié sur le blog, va participer à une « bibliothèque vivante » lors de la  « Semaine d’information sur la santé mentale ». Son témoignage parle de « L’amnésie traumatique » et de ses conséquences sur celles et ceux qui sont concernés.

Lors d’une bibliothèque vivante, les livres sont des personnes qui partagent avec les lecteurs une facette de leur vie.

Merci Lofti pour ce partage.


Bonjour,

Je m’appelle Lotfi Bechellaoui et j’ai 45 ans aujourd’hui.

Je vais partager avec vous, aujourd’hui, un des chapitres du roman de ma vie. Un « compte de faits » éveillé empreint d’indulgence et de longanimité.

Le développement d’une personne n’est jamais linéaire. Il est jalonné de crises, de périodes d’apparente stagnation, de stress, de poches de mal être…. Ça, c’est « normal ».

Me concernant je vais vous parler d’un autre monde, d’une autre dimension, d’un autre univers. Celui du trouble psychique et de ses conséquences sur la vie de celui ou celle qui le vivent.

Mon trouble, c’est « L’AMNESIE TRAUMATIQUE », accompagné de son gratin de mille-feuille de symptômes et de pathologies associés au diagnostic.

« La table est servie et le menu est annoncé !! »

Plus de 35 ans de vie passés dans le flou total sans rien comprendre à ce qui m’était arrivé et sans pouvoir saisir le reste de ma vie qui s’écoulait sous mes yeux.

« L’amnésie », c’est quoi ? C’est ne pas se souvenir de soi, de son enfance, des autres et du temps qui passe. C’est être incomplet et l’accepter. Car le cœur n’y est pas !

Le « Traumatique » c’est « l’effraction » au préalable, et c’est aussi toutes les conséquences et effets notoires et abusifs de cette amnésie et de cette « effraction », qui, pour échapper aux souvenirs douloureux, trouve des stratégies de fuite à travers différents symptômes et pathologies qui vont s’exprimer indépendamment du corps et de la conscience du « patient ».

« Notre état d’esprit ou notre état d’âme crée le monde qui nous entoure ».

Mon monde, mon univers, j’ai commencé très tôt à y habiter. A vrai dire, cette métamorphose forcée, censurée et obligée, s’est habillée de mon corps et de mon âme, pour ne plus jamais me quitter, depuis l’âge de 5 ans.

« De l’effraction au traumatisme ».

« L’effraction », c’est une situation, des événements, quelque chose d’effroyable et d’intransigeant, qui vient « effracter », assiéger le corps et l’âme de l’enfant qui est victime et témoin de ce que « les adultes » autour de lui, sont capables de « pouvoir d’agir et de faire » sur les autres et les plus faibles. C’est trop dur, trop injuste et brutal. C’est l’effroi, la « Grande Peur » ressentie et contrôlée. Car il ne s’agit pas de mourir, mais de survivre dans ces moments-là ! Surtout pour un enfant.

Ce qu’il y a de traumatique dans mon trouble et qui se rajoute à mon amnésie, c’est cette « DISSOCIATION » qui s’est installée doucement, mais sûrement, à l’intérieur de moi.

L’Amnésie pour oublier et la Dissociation pour s’échapper. Un cocktail explosif, mais « patient ».

« La dissociation », c’est quoi ? C’est une réponse instinctive et naturelle de survie, des processus psychiques et émotionnels d’un être humain face à une « effraction », une agression ou l’expression d’une violence irrationnelle et inconcevable. On fuit, on est sidéré ou paralysé, mais on fuit quand même. Si le corps ne peut pas, le cerveau fera en sorte de tout faire disjoncter afin de préserver la vie. C’est ça « la dissociation », c’est la survie, le sauveur des temps passés, une saoulerie prolongée et éternelle. (La « dissociation » non traumatique est un phénomène naturel à l’origine, par exemple : rêvasser, méditer, etc….)

Quelle place a t-on, lorsqu’on ne se souvient pas de soi et que malgré tout on cherche à se fuir.

Fuir qui ? Fuir quoi ? Si je n’existe pas, je fuis ce que je ne veux pas savoir de moi, ce que je ne sais pas de moi. « L’oubli et la fuite », forment un couple étrange lorsqu’ils sont associés et dilués dans un corps blessé, éprouvé et atteint par l’irrationnel, l’inconcevable.

35 années de cloisonnement, d’isolement, de honte et de culpabilité. Une vie atypique où tout se mêle et s’entremêle. Une vie où tout se répète, où les émotions n’ont pas leur place. Une vie
« Sensationnelle », sans goût ni saveur. Un miroir sans reflet, un corps sans ombre, une apparence céleste et dévolue. Un monde où le temps ne passe pas, ne se dévoile pas.

La réactualisation, la répétition, la reviviscence des traumatismes, jusque-là vécue comme honteusement cachée et tue, ou encore inaccessible par la mémoire, peut être pour moi, aujourd’hui comme hier, l’amorce ou l’occasion d’un travail permettant de sortir de cette paralysie totale.

Et un jour on se réveille ! Comme dans un état de conscience éveillé, réveillé de son atrophie obligée. Comme une sensation, moins qu’une émotion vive, de vouloir s’affranchir de soi-même, comme un chevalier qui irait sauver sa princesse ou encore un super héros qui voudrait en découdre et qui irait, accompagné de ses armes et de ses maux, guerroyer au bord du néant.

Sortir d’une dépendance nécessite un cheminement, un mode de vie de tous les jours. Comme une sorte de grâce et de reconnaissance inavouées et révélées à soi-même, sur le chemin de l’entendement, pour une libération énoncée et salutaire. Mon témoignage, aujourd’hui, est une invitation à faire un bout de chemin ensemble vers le rétablissement, le mieux-être, le bien- être… Le bonheur ! En somme… Un sentiment, un ressentiment qui est finalement commun à toutes et tous….

Et pour mieux le comprendre, j’aimerais partager avec vous ce poème de Portia Nelson, cité dans « Le livre de la vie et de la mort » de Sogyal Rimpoché :

Je descends la rue

Je descends la rue…
Il y a un trou profond dans le trottoir :
Je tombe dedans.
Je suis perdu…je suis désespéré.
Ce n’est pas ma faute.
Il me faut du temps pour en sortir.

Je descends la même rue.
Il y a un trou profond dans le trottoir :
Je fais semblant de ne pas le voir.
Je tombe dedans à nouveau.
J’ai du mal à croire que je suis au même endroit.

Mais ce n’est pas ma faute.
Il me faut encore longtemps pour en sortir.

Je descends la même rue.
Il y a un trou profond dans le trottoir :
Je le vois bien.
J’y retombe quand même…c’est devenu une habitude.
J’ai les yeux ouverts.
Je sais où je suis.
C’est bien de ma faute.
Je ressors immédiatement.

Je descends la même rue.
Il y a un trou profond dans le trottoir :
Je le contourne……

Je descends une autre rue…

(Portia Nelson)


Car aujourd’hui, je sais.

Le jour où l’on sait Aimer pour de vrai
Ces maux au cœur des tourments
Nous ont toujours guidés
Gloire à mon cœur, libre et racheté,
Fleur de l’amour, réunie dans un bouquet
Et alors, on a pu savourer.

Aujourd’hui on sait, que ça s’appelle S’AIMER.

Lotfi.

Merci pour votre attention et pour votre compréhension.