Quand est ce que tout cela commence, au juste ?

Est-ce le jour où mon médecin conclut par «je pense qu’il y a autre chose derrière vos vertiges » ? Ce jour d’automne où ça cogne différemment en moi.

Est-ce le jour où je revois cet hypno-thérapeute qui me dit, hors contexte, « il y a quelques années vous veniez me voir pour des violences sexuelles pendant l’enfance » ? Il y avait eu ce rdv manqué, ce malaise quelques heures avant la consultation. Je n’avais jamais rappelé. Je n’avais pas fait le lien. Je ne voyais pas le rapport. J’avais oublié. Comment peut-on oublier ? Tout revient. Tout m’envahit et me met à terre. Ces images. J’ai de nouveau 7 ans. C’est violent. J’étouffe. Mon cœur implose. Je n’étais pas prête.

Est-ce le soir où je m’endors devant « La consolation » ? Mon mari regarde jusqu’au bout et me dira « Tu sais, cette histoire c’est la tienne. J’ai regardé le débat, il y a des solutions, tu vas pouvoir t’en sortir ! ». Ce jour où je sais qu’il me tiendra la main.

Est-ce le jour où mon médecin s’indigne du comportement maltraitant de son confrère ? Ce jour où je décide de lui faire confiance, où je prends une grande inspiration avant de lui parler de ces images qui reviennent, de ce souvenir pas comme les autres, de ce souvenir en 3D. « Je pense qu’il a fait ça, mais… je ne comprends pas. C’est comme si cela m’était arrivé et que je parlais de quelqu’un d’autre. C’est moi sans être moi». Je doute. Je sais que je suis dans le juste mais je ne veux pas y croire. Je lutte contre moi-même. Je préfère penser que je suis folle, c’est plus simple.

Est-ce le jour où je feuillette l’album photo de mon enfance et où je regarde en face cette petite fille de 7 ans au regard brisé ? Je plonge au fond des mes tripes et je desserre un peu ces liens.

Est-ce le jour où on me parle de mémoire traumatique, de dissociation ? Le jour où je visualise toutes ces poupées russes alignées sur le bureau de la psy ? C’est donc ça. Ma vie matriochka.

Est-ce le jour où elle voit dans mes yeux tout le noir, où elle comprend ce que j’ai planifié ? Le jour de l’ordonnance, le jour des cachets jaunes bouées de sauvetage.

Est-ce le jour où elle me lit la définition du viol et où je reste là, fissurée, mutique, glacée? Ca hurle dans mon ventre, ca tonne… Je ne peux pas bouger ni prononcer un mot. Il est là. Il m’a fait ça. Je suis paralysée.

Est-ce le jour où j’écris « l’année de mes 7 ans, l’année du viol. Il m’a violée. » ? Je ne boucle pas mes l … le o et le l se collent et forment un d. Je lis « il m’a vidée ». J’écris sur le petit carnet jaune: « il m’a vidée. Vidée de celle que j’étais, vidée de celle que j’allais devenir. Une carcasse. Une enveloppe.  Je m’applique pour écrire « il m’a violée » et je boucle ce l qui reste inerte. Ce « elle inerte ». Je me rassemble un peu.

Est-ce le jour où elle me tend « La petite fille sur la banquise » en me disant que je ne suis peut être pas prête à le lire mais que ce livre lui a beaucoup fait penser à moi ? Ce jour où … page après page… Ces mots, ces phrases, ces phases… c’est ce que je vis, ce que j’ai vécu, ce sont les mêmes années d’errance, c’est tout ce qui gronde dans mon ventre ! Je lis, je me reconnais, je me relie un peu. C’est incroyable de justesse… il y a tout le flou et tout le sale. Celui dont on ne parle pas. Celui qui enlise et me fait dire « mais tu es folle ! Juste folle ! Pourquoi ne s’en rendent-ils pas compte ? ». Je découvre la colonisation.

Est-ce le jour où je sens ses doigts en moi ? Est-ce le jour où je comprends que cette douleur liée à mon accouchement est bien plus vieille que ça ? Est-ce le jour où ma mâchoire se bloque et où il prend toute la place ? Il y a tous ces jours vides, ces jours pleins, ces jours où tout bascule en un instant, un geste, une odeur… Ces jours où je m’applique désormais à mettre du sens sur ce qui n’en avait pas.

Il y aura un avant et un après «La petite fille sur la banquise ». Il y aura un avant et un après « Le livre noir des violences sexuelles ». Il y aura les mots des autres quand je ne suis pas en mesure de comprendre les miens. Il y aura autant de mains tendues entre les lignes, autant d’éclairages sur ce que je vis, ce que je ne comprends pas, sur l’indicible. Il y aura ce sentiment de ne plus être vraiment seule. Il y aura ces mails envoyés et ces réponses reçues en plein cœur. Boum boum.

Est-ce, enfin, le jour où j’ai pris la main de ma petite matriochka et où, ensemble, on a composé le numéro de cette thérapeute spécialisée en psycho traumatismes ?

Il n’y a pas de chronologie dans tout ça. Tout se mélange.

Je sais que tout a commencé un matin de mai, j’avais 7 ans.

Ensuite il y a le flou. Il y a une vie de vide, à cheminer à mes côtés. Se mentir à soi-même. Ne pas voir pour survivre. SUR-VIVRE.

Années après années respirer en surface, manquer de s’étouffer. Aller vers de mauvaises personnes et revivre l’enfer. S’anesthésier. S’évader. Se vider.

Un beau jour, le rencontrer. Se laisser apprivoiser. Faire des enfants.

Il y a cet accouchement qui révèle des cicatrices, des peurs inexplicables. Il y a des années de vertiges, coupée de la vie et de moi-même. Il y a cette mémoire traumatique qui se manifeste à grands bruits et que je ne veux pas entendre. Pas encore. Non. Je ne suis pas prête. Chut. Alors je cherche ailleurs, inlassablement.

Je ne sais pas quand commence exactement le chemin de réparation. Je sais qu’il y a eu ces rencontres, ces hasards de la vie. Ce bon moment. Je sais qu’il y a ces personnes qui m’entourent, qui m’écoutent, m’entendent, me soutiennent, m’accompagnent et m’ont portée à bout de bras jusqu’à ce que j’ai la force de me porter un peu moi-même. Il y a eu C, V et M. Mes traductrices à moi-même.

Je sais que la route est longue, rocailleuse. Je prends des détours, je trébuche, je me fracasse. J’ai mal, mais j’avance. Un jour j’aurai la force de ne plus douter. De ne plus remettre en question ma parole… Car aussi fou que cela puisse paraitre, j’ai encore du mal à me croire. Il me reste encore quelques matriochkas à rassembler.

Anonyme

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