Dès que j’ai vu passer l’info que le livre « La petite fille sur la banquise » d’Adélaïde Bon était dans les bacs, je l’ai contactée pour publier un article sur le blog. Les éditions Grasset m’ont fait parvenir le livre pour que je puisse le lire, en amont de l’interview (Merciiii !!).

Après l’avoir reçu, j’ai ouvert le livre d’Adélaïde Bon en me disant que j’allais juste feuilleter quelques pages, n’étant pas censée avoir le temps de le lire ce jour-là… Je n’ai pas pu le lâcher ou presque, j’avais quelque chose prévu ce soir-là, mais dès que je suis rentrée chez moi, je me suis hâtée de le terminer. Il était impossible d’imaginer m’endormir sans l’avoir fini !

Ce livre est absolument essentiel !
Non seulement il va permettre à de nombreuses personnes ayant été victimes de pédocriminels d’enfin se reconnaître, d’enfin pouvoir savoir que ce qu’elles imaginent, pensent, ressentent depuis des années, sans comprendre pourquoi, est dans la normalité de leur vécu, et surtout que le problème ne vient pas d’elles…
Et aussi, ce livre va permettre à ceux, qui n’ont pas été victimes de violences sexuelles durant l’enfance, de comprendre, ressentir même, tout ce que les victimes n’osent pas exprimer …

J’adore la plume d’Adélaïde Bon. Son récit est à la fois juste et cash, cependant jamais impudique. Ai-je besoin de préciser que plusieurs passages de cet ouvrage sont également « ma vérité » ? Je suis heureuse de me dire qu’en lisant cet ouvrage, mon mari, ma mère, par exemple, pourront comprendre une partie de tout ce que j’ai tu durant toutes ces années où j’étais en quête de comprendre ce qui avait bien pu m’arriver…
J’ai refermé ce livre avec l’étrange sensation que j’avais retrouvé « une sœur », une amie d’enfance qui m’aurait manqué sans que je le sache vraiment.
Je le ressens depuis la lecture, une partie de moi est un peu plus en paix… De par nos actions nous nous rendons visibles, nous nous voyons et nous nous re-trouvons… C’est sans doute ce qui nourrit notre courage pour continuer à avancer.

Adélaïde a eu la gentillesse de trouver du temps, malgré son planning plus que chargé, de répondre à 4 questions pour le blog. Je vous laisse en sa compagnie…

«  J’ai neuf ans. Un dimanche de mai, je rentre seule de la fête de l’école, un monsieur me suit. Un jour blanc.
Après, la confusion.
Année après année, avancer dans la nuit.
Quand on n’a pas les mots, on se tait, on s’enferme, on s’éteint, alors les mots, je les ai cherchés. Longtemps. Et de mots en mots, je me suis mise à écrire. Je suis partie du dimanche de mai et j’ai traversé mon passé, j’ai confronté les faits, et phrase après phrase, j’ai épuisé la violence à force de la nommer, de la délimiter, de la donner à voir et à comprendre.
Page après page, je suis revenue à la vie.  » A.B

  • On sent bien en lisant votre livre que l’envie d’écrire a toujours été présente dans votre vie mais qu’il était difficile de « dire », de « sortir » les mots, du fait de votre vécu. Est-ce que vous pouvez partager avec nous pourquoi/comment un jour vous avez eu la force d’écrire sur votre histoire, votre parcours de reconstruction ? 

Après une période où j’avais cessé d’écrire, en raison des angoisses que l’acte d’écrire éveillait en moi, je me suis inscrite à un atelier d’écriture. J’avais l’intuition qu’en étant entourée, je me sentirai plus à l’abri. Au bout d’un an, j’ai réalisé que quelles que soient les contraintes, les exercices, j’écrivais toujours, de près ou de loin, sur cette histoire-là. Un jour, j’y ai écrit un texte qui a été pour moi un détonateur, une main tendue, j’ai compris ce jour-là que mon chemin dans l’écriture passait par là, qu’il n’était plus temps de m’y dérober. Et je me suis mise à ma table.

  • Dans votre récit vous passez du « elle », comme si vous parliez d’une autre personne, au « je », qui, de fait, nous bascule au cœur du témoignage. C’est un peu comme si votre livre était un « roman-documentaire », tantôt décrivant la vie d’Adélaïde comme pour la rendre universelle afin que le plus grand nombre de personnes s’y reconnaissent, tantôt comme si nous étions à l’intérieur de votre vie, pour mieux comprendre. Choisir de mêler ainsi deux « points de vue » différents, intérieur et extérieur, est-ce nécessaire pour vous « distancier » parfois de votre propre « personnage », de votre propre histoire ?

Ce n’est pas un choix à priori, une contrainte que je me serais donnée, non, simplement, j’avais dès le début à cœur d’être la plus précise possible, d’écrire au plus près de mes sensations. Je ne voulais pas donner cette histoire à voir au lecteur, je voulais qu’il la ressente, qu’elle lui passe au travers du corps.
Le premier chapitre, je n’arrivais pas à l’écrire avec « je », ça ne fonctionnait pas, ça sonnait faux, et ainsi peu à peu, le « elle » s’est imposé, et longtemps je n’en ai pas saisi la cohérence, simplement, j’ai écouté le texte, le roulement des mots, le son des phrases, et le « je » apparaissait parfois, pour disparaitre à nouveau. Dans les premières versions du livre, certains passages passaient encore du « je » au « elle » et inversement. C’est peu à peu, au fil du travail, que j’ai compris qui « elle » était, et comment « je » intervenait. L’écriture a si souvent un temps d’avance sur l’auteur…
Le « tu », qui désigne la petite fille que j’étais avant le viol, il est venu très tard, dans la toute dernière version, il m’a attendue longtemps.
Ce « elle », ce n’est donc pas pour me distancier, au contraire, il traduit au plus proche pour moi cette confusion de l’identité, cette somnolence, cet éloignement du réel, et de soi-même, ce qu’on nomme médicalement la dissociation, et que j’ai vécu pendant tant d’années.
Quant à la distance qui permet au lecteur de continuer à lire malgré la violence des faits, leur crudité, c’est plutôt du côté de la qualité de la langue, de la précision des mots que je l’ai cherchée. Nommer m’a permis de distinguer, de rendre visible, et donc de mettre à distance, de décoller de moi ce qui relève des symptômes, de ce qui m’appartient en propre.

  • Je vous ai entendue dire lors d’une interview que vous aviez écrit ce livre avec beaucoup de tendresse pour toutes les autres petites filles coincées sur la banquise. Pourquoi est-ce si important pour vous « d’offrir » ce livre aux enfants (devenus grands) qui ont un vécu similaire au votre ?

Ce livre, j’aurai voulu le lire à vingt ans, quand je cherchais, que je cognais aux portes, que je ne comprenais rien, que je m’en voulais tant. J’aurais gagné tant de temps, du temps pour vivre ma vie à moi, pour aimer, pour désirer. Du temps en paix. Je trouve ça tellement injuste, qu’on laisse les victimes se débrouiller toutes seules avec leurs symptômes, sans les prévenir de rien.

  • Quelles sont pour vous les choses qui doivent changer dans notre société, dans notre justice, afin de mieux éradiquer le fléau de la pédocriminalité ? Reconnaissance de l’amnésie traumatique, imprescriptibilité, etc… ?

Tous les professionnels de santé, de police, de justice devraient être formés. Les victimes et leurs proches devraient être informés. C’est une question de santé publique majeure. Les agresseurs devraient être poursuivis, et les crimes punis. Bien sûr, je demande l’imprescriptibilité. Voilà des siècles et des siècles que la société s’arrange de la culture du viol et qu’on viole des femmes et des enfants en toute impunité. La lutte est tellement inégale, pour que les choses changent, il faudrait que l’état arrête de se satisfaire de belles paroles et qu’il s’investisse financièrement, concrètement.
Je suis signataire de la pétition Stop à l’impunité des crimes sexuels, et j’adhère à chaque point de son manifeste.

Merci infiniment Adélaïde pour ce partage ! Merci infiniment pour toutes les petites filles et petits gars resté-e-s coincé-e-s sur la banquise !

Anne Lucie

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