Devons-nous être en colère ou devons-nous être agressifs ?

Evidemment être en colère est un état normal et nécessaire pour sortir de « l’état » de victime. L’agressivité, elle, puise son énergie directement dans la souffrance…
Si nous nous en accordons le droit, si nous reconnaissons notre responsabilité à dépasser cet état de « souffrance-agressive » pour la transformer en une colère saine, alors, bien employée, notre colère s’exprimera de façon intelligible et percutante, mènera à la justice et nous permettra d’être vigilant et de dénoncer !
Je crains que lorsque nous exigeons réparation, notamment de la part de la justice, de la part de l’Etat, en étant vindicatifs et agressifs, nous ne servions pas notre cause… au contraire… Nous ne faisons qu’alimenter ce que nos agresseurs ont laissé en nous : la destruction, le déni de notre étincelle de vie… Alors, nous nous battons, certes, mais de la mauvaise manière.

Bien évidemment, l’Etat doit prendre ses responsabilités pour protéger nos enfants et aider les victimes à se réparer ! Bien sûr, nous devons tout faire pour que l’innommable soit dénoncé, et surtout, nous devons tout faire pour construire un avenir où l’on pourra prévenir plutôt que guérir ! Cependant, je suis persuadée que nous avons également une responsabilité, nous qui avons survécu à cette chose abjecte, qui détruit en masse : la pédophilie ; nous avons la responsabilité de nous battre dans la décence et la dignité, en respectant absolument notre vie. Et si nous sommes agressifs, nous n’accordons pas aux autres le respect que nous leur devons, ainsi qu’à nous même.

Je partage ici un point de vue tout à fait personnel.

Au-delà de la part de reconnaissance de notre état de victime, qui est un passage obligatoire (et non un état définitif) vers notre guérison, notre réparation, et qui peut nous être « accordée » par la justice quand elle condamne le bourreau… Au-delà du fait que dénoncer un pédophile peut protéger d’autres enfants… C’est nous et nous seuls qui pouvons nous autoriser à être heureux/se, à accepter que nous avons – malgré notre passé – droit au bonheur.

Sur ce chemin de la réparation, nous avons chacun nos thérapeutes, nous mettons en place diverses actions qui contribuent à faire bouger les mentalités, à sensibiliser à la réalité invisible. Nous nous relevons et nous nous « battons » chacun comme nous le pouvons… Ces souffrances et cette volonté commune relient nos âmes par des fils invisibles. Aussi, quand une « victime » agresse verbalement, à l’oral ou à l’écrit, pour exiger réparation, nous perdons tous. Nous perdons car nous entretenons le lien avec la « force obscure », celle-là même qui a poussé nos agresseurs à nous souiller.
Nous devons dire STOP sans agresser !

Les gens ont peur de la pédophilie, de la pédocriminalité, au même titre qu’ils redoutent la perte ou la mort d’un enfant, car finalement la racine est identique : un enfant agressé est un enfant qui est mort en partie… Alors, instinctivement, ils vont fuir « ce pire » qui pourrait arriver, qui pourrait même déjà être là, silencieux, dans leurs vies. Je suis persuadée que cela n’est pas en « aboyant » que nous nous sentons méprisés, et en « agressant » ceux qui n’imaginent même pas à quel point notre intérieur est fracturé, que nous leur donnons envie de nous accorder une attention positive…

Attaquer en justice, donner vie à des œuvres artistiques ou caritatives, écrire des ouvrages, encourager ceux qui ont subi à libérer la parole pour que l’ampleur du fléau soit visible : OUI, OUI et OUI ! Mais « agresser », mépriser ceux à qui l’on s’adresse, soi-disant au nom des victimes, en mon nom (en fait)… NON, NON et NON !

Si nous avons survécu à cela pour faire de notre vie un long chemin austère et sans lumière… Alors, à quoi bon !? C’est notre lumière, notre étincelle de vie, celle-là même qui n’a jamais lâché l’affaire, que nous devons honorer. Jamais rien d’extérieur à nous-mêmes ne nous permettra d’être profondément heureux. C’est parce que nous aurons décidé d’être heureux et de nous battre pour que les choses changent, qu’ensemble nous changerons le monde. Notre intelligence collective peut se mettre au service de notre cause, comme cela est le cas avec « Le ruban vert pomme » et tant d’autres actions.

Nous nous devons, ainsi qu’aux autres, bienveillance et douceur, y compris dans ce combat contre le déni…

Anne Lucie

Un merci tout particulier à Mie Kohiyama 😉

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