François Devaux est co-fondateur et Président de La Parole Libérée. Cette association constitue un espace d’expression et de soutien aux victimes des actes de pédophilie qui se sont déroulés au sein du Groupe Saint Luc (Lyon) de 1970 à 1991.
François est un jeune chef d’entreprise autodidacte et dynamique. Homme de conviction, un jour, il réalise que le prêtre dont il a été victime enfant est toujours en contact avec des enfants bien que ses parents l’aient signalé à l’Eglise qui avait promis de l’isoler. C’est le déclic… Il est, depuis 16 mois, totalement investi dans la lutte contre le déni de la société en général, et de l’Eglise en particulier, face au fléau de la pédocriminalité qui ronge en profondeur notre pays.

François, malgré un emploi du temps très très chargé, a fait l’effort de passer une heure au téléphone avec moi pour que je puisse partager ma conversation avec lui sur ce blog. La voici :

Il y a de plus en plus d’associations, médias, personnalités, qui, comme votre structure, militent en faveur de la suppression, ou au minimum de l’allongement, des délais de prescriptions pour les cas de « crimes sexuels sur mineurs ».
Avez-vous le sentiment, que les mentalités ont évolué depuis que La Parole libérée a été créée ? La société est-elle davantage prête a accepter cette part d’ombre et à sortir du déni ?

Je suis rentré dans ce sujet, dans ce débat, depuis maintenant 16 mois. J’ai un recul qui est assez court pour porter un jugement là-dessus. Je constate quand même qu’il y a eu dernièrement beaucoup d’affaires qui ont fait grand bruit ; la parole, notamment de personnalités, est entrain de se libérer et l’image, la perception de la victime tend à changer.
Et le changement est tel que les victimes arrivent à sortir du sentiment de honte et à révéler ce qu’elles ont vécu, à chaque fois dans un but qui est bien souvent un but constructif, la contribution à un effort citoyen, beaucoup plus qu’à une action auto centrée. Et ça, c’est un vrai progrès, que les personnes concernées se rendent compte qu’elles ont une écoute attentive de la part de l’opinion publique et qu’on mette en évidence le fléau que représente la pédophilie dans notre société moderne.

Il arrive un âge où l’on comprend que l’on ne pourra pas/plus fuir son passé, aussi douloureux soit-il, et qu’il faut l’affronter. Finalement la meilleure façon de l’affronter, plutôt que d’être dans l’expression de sa souffrance et sa douleur, et de constater l’échec de ce que l’on a vécu, c’est peut-être de l’exprimer au travers de ce combat-là, celui de la prise de conscience, celui de la morale, celui de revoir la durée des délais de prescription.
C’est une façon de transformer le fatalisme qu’on a vécu, subi, et de se dire : « Si ma petite histoire peut servir à nourrir un diagnostic général sur la réalité, l’existence de ce fléau, les conséquences de ce fléau, la pérennisation de ce fléau (parce que la violence appelle la violence), l’incohérence des institutions, des lois… alors, j’aurai fait de ce malheur quelque chose de positif » .

Je crois que les choses changent, la vision change, d’ailleurs il y a de plus en plus de nations qui vont vers la révision des délais de prescription, donc on y arrivera. C’est comme pour le « Mariage pour tous »… Quand on pense que la dépénalisation de l’homosexualité ça date des années Mitterrand (seulement !), on se dit comment on a pu vivre si longtemps sans ça ! Et revenir en arrière là-dessus, ça nous paraitrait dingue… Comment on a pu mettre autant de temps pour reconnaître un truc qui est évident depuis que l’être humain est sur terre ?
C’est pour ça que je pense que le délai de prescription va être allongé, on ne pourra pas faire autrement, parce que cette parole se libère, qu’il y a un mouvement citoyen qui se crée et que beaucoup de gens consacrent beaucoup d’énergie pour que les choses bougent… Les politiques ne vont pas pouvoir tenir encore longtemps face à cette énergie positive et déterminée.

Quelques actions ont déjà été proposées pour sensibiliser sur le sujet des délais de prescription en matière de crimes sexuels. L’opération Le Ruban vert pomme a été lancée récemment par un collectif d’association dont la Parole libérée fait partie. Comment et pourquoi cette envie de proposer aux gens de porter ce ruban ? Pour vous, que doit « provoquer » le fait de porter le ruban ?

Le Ruban vert pomme est un symbole qui vise à fédérer autant les citoyens, les personnalités, les associations qui œuvrent depuis très longtemps pour essayer de se faire entendre par des politiques qui font un peu la sourde oreille sur une évidence pour laquelle tout le monde est d’accord -tous les psychiatres, tous les psychologues, toutes les victimes, toutes les familles de victimes (qui ne sont pas dans le déni), toutes les associations- sur la nécessité d’allonger ce délai de prescription.

Il y a des médecins aujourd’hui capables de définir ce qu’est une amnésie post-traumatique et les symptômes qui vont avec (ex : crise de spasmophilie) et on est encore basé sur des lois mises en place sous Napoléon, même si certains délais ont bougé depuis… A l’époque de Napoléon, l’amnésie traumatique on en savait pas grand chose ! Il serait temps que l’on accorde nos lois avec nos savoirs scientifiques.

De plus, on sait aujourd’hui ce qu’est un pédophile et qu’un pédophile est multirécidiviste dans 90% des cas, que la violence sexuelle concerne 1 enfant sur 5 (chiffres d’après le Conseil de l’Europe) et que face à ça, la prescription tombe… Concernant le procès dans lequel notre association est impliquée (les victimes du père Preynat) les chiffres parlent : 70 victimes et seulement 7 au procès à cause des délais de prescription… Si on allongeait le délai de 10 ans, soit jusqu’à 30 ans après la majorité : 100% des victimes auraient pu être prises en considération.

Le Ruban vert pomme a pour ambition de fédérer tous les acteurs, à dénombrer le nombre de personnes concernées. Il vise aussi, pourquoi pas, à être un outil de financement des actions des associations qui peuvent le distribuer moyennant une participation financière, cela peut soutenir les frais liés à un colloque, une réunion, un atelier, etc…

Le Ruban vise à regrouper tous les acteurs sans rentrer dans les détails du débat clivant du « comment on fait ? » et quelles conditions, préconisations, pour l’allongement des délais de prescription. Si nous arrivons à nous fédérer au niveau national, nous, la quinzaine d’associations qui agit aujourd’hui sur le terrain, on arrivera à être entendus et reconnus par les politiques. Ils arrêteront de faire semblant d’entendre et on comprendra la nécessité de passer à l’action et là on passera à la phase 2, à savoir « Comment on fait ?».

Quand nous serons 1 million à porter le ruban vert pomme, et donc un poids électoral reconnu, arrivera le temps où les politiques se bougeront « le trognon ». Et 1 million de bracelets au vu des statistiques, c’est pas une aberration !

Le Ruban va nous permettre une identification plus globale sur une conception très simple : l’allongement de la prescription sur les crimes et délits sexuels sur les mineurs de moins de 15 ans.

Nous sommes dans une société où la justice est là pour définir un code moral pour que l’on puisse évoluer dans une société en toute harmonie, et sécurisée de prédateurs qui sont souvent des récidivistes et qui font des victimes par dizaines, détruisant victimes, famille et tout ce qui va avec… De plus, la souffrance d’une victime est considérablement amplifiée par le déni qu’il peut y avoir autour de son histoire et le déni judiciaire en fait partie.

Le Ruban vert pomme a pour mission de participer à l’éveil de la société.

Un mois de mars bien rempli pour vous encore, avec la programmation sur France 2 de « Cash Investigation » consacré aux affaires de pédophilie au sein de l’église. La diffusion de ce magazine a-t-elle déjà contribué à faire bouger les choses ? Y-a-t-il un avant et un après ?

Clairement ! Ça montre l’ensemble de tous les travaux de longue haleine que nous avons menés.

On participe à un 5ème livre, après Cash Investigation, le mois prochain il y aura la diffusion d’un documentaire.
Aujourd’hui la parole, elle est libérée. On ne va pas pouvoir faire beaucoup plus que ça. Donc après tout ça, ceux qui veulent continuer à être dans le déni… on pourra pas faire grand chose de plus pour eux…

On a eu une première phase de médiation pure et dure de l’actualité, on a ensuite participé à dresser une analyse de la situation, maintenant les actions à mener doivent l’être par un ensemble d’intervenants, nous on est pas là pour dire comment ils doivent procéder, on n’a pas la réponse… Notre rôle était de mettre la vérité en évidence.
Le scandale, il est là, le fléau, il est mis en évidence… L’Eglise, si elle le souhaite, elle va faire ce qu’il faut et si elle ne fait pas ce qu’il faut, elle sera face à son destin…

Notre démarche vise à interpeller les citoyens pour amener notre élite à fléchir face à la détermination citoyenne. Il faut que l’élite comprenne, se souvienne, qu’elle est salariée du peuple et qu’elle a le devoir de ne pas faire n’importe quoi, car son devoir est d’amener une nation vers une société harmonieuse, éveillée, épanouie et, en l’occurrence, qui protège ses enfants.

Quand on s’investit, comme vous le faites, pour que le monde change, il y a, j’imagine, une part de réparation personnelle, mais aussi et surtout une envie de participer à la construction d’un avenir différent pour nos enfants… Quels sont les objectifs à atteindre que vous vous êtes fixés ? Quand serez-vous « satisfait » ?

C’est difficile de répondre… Dans ce que nous avons déjà fait, avec le groupe de La Parole Libérée, je crois qu’on aurait pas pu faire mieux que ce que nous avons déjà fait…
Des victimes sont sorties du bois, ont parlé, cela a révélé d’autres affaires et pas que dans l’Eglise, ça a permis une prise de conscience nationale, il n’y a pas un foyer de France qui n’a pas au moins évoqué le sujet suite à notre action.
L’église a été mise face à ses vérités. On a réussi à attirer des médias qui sont capables de laisser bosser leurs équipes pendant un an pour sortir des travaux d’analyse… Je ne vois pas ce que nous aurions pu faire de mieux que ça…

On a acquis une certaine crédibilité aux yeux des autres associations, des médias, des concitoyens. On a tenu le cap malgré les attaques pendant 16 mois et cela donne une certaine résonance à notre action et on commence à toucher une certaine élite. Aujourd’hui, l’enjeu est plus de savoir saisir les opportunités.
On représente un certain espoir, un peu malgré nous, pour beaucoup de gens… Notre responsabilité, maintenant qu’on est là, sera de continuer « l’œuvre » pour contribuer à faire prendre conscience et à ouvrir le débat. Cela restera toujours un honneur que de porter ce combat.

Qu’est-ce qu’on peut faire de mieux sur cette terre que de rendre à cette société ce qu’elle nous a apporté et construire sur des convictions morales et responsables ce que nous croyons être bon pour l’avenir, pour nos enfants… ?
On fait du mieux que l’on peut en essayant de rester humble par rapport à ça, on verra où ça nous mène…

C’est comme si on avait remis de la lumière dans une pièce dans le noir depuis trop longtemps, et tous les gens sont entrain de se réveiller les uns après les autres pour réaliser l’étendue des dégâts.
Il y a tellement de personnes qui crient ces injustices, si nous n’avions pas eu cet écho là…quelle douleur cela aurait été…

Ça fait 16 mois qu’on se dit que la semaine prochaine ce sera fini et qu’on aura tout remballé… et ça ne s’arrête pas et on va en parler encore pendant un moment car il y 2/3 échéances qui vont arriver et qui vont « piquer » un peu fort…

La victoire ce sera quand La Parole Libérée n’aura plus besoin d’exister car les choses auront avancé.

La parole libérée, elle nous dépasse, elle ne nous appartient plus, aujourd’hui on est les « instruments » de la parole libérée.
La cause nous dépasse et ce que représente notre association nous dépasse, notre devoir est d’emmener ça avec le plus d’humilité possible pour que l’association contribue à « soigner » notre société et les victimes.

On a rencontré plein de « copains » en 16 mois qui comme nous se battent pour que la parole soit entendue, notre devoir, tous ensemble, est de montrer qu’il y a eu des erreurs de commises et qu’il faut arrêter.
Alors tant qu’on pourra participer à faire éveiller les consciences, on sera là, ou d’autres prendront le relai après nous…

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Merci beaucoup, François, pour cet échange téléphonique tellement dynamique et passionné !

Anne Lucie

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