L’enchaînement des souvenirs… Ma mémoire m’a très bien protégée.

J’ai 40 ans.

Il y a moins d’un mois, j’ai compris précisément ce qui m’est arrivé quand j’étais petite. Il y un mois seulement j’ai retrouvé complètement la mémoire : j’avais 5 ou 6 ans à l’époque de mon agression, et j’ai compris seulement il y a un mois…

« Si une personne se fait agresser sexuellement pendant son enfance et qu’à 38 ans elle n’a pas encore déposé plainte, c’est qu’il y a un problème » – Propos de Alain Tourret, député PRG et rapporteur de la proposition de loi sur l’allongement de la prescription la plus récente.

Eh oui, il y a un GROS problème : « se faire agresser »… Comme si c’était nous qui avions cherché cette situation. OUI il y a un problème, justement, on nous a détruit notre corps et notre psyché. On nous a appris à rester dans le silence, on nous a dit que c’était « ça » l’amour, et quand on a essayé de parler, on a minimisé : « ce n’est pas bien grave », « tu fais tout un plat, pourtant ça arrive à tout le monde… et tu as déjà fait ta vie, à quoi bon remuer tout ça ?».

Adulte, j’ai vécu 7 ans avec un homme qui me maltraitait psychologiquement, mais je n’arrivais pas à le quitter ; il a fini par frapper mon enfant, ce qui a déclenché chez moi l’unique système de survie qui me restait : l’instinct maternel, et je me suis enfuie avec mon petit.

A 30 ans je me suis donc retrouvée seule avec mon enfant, dans la précarité, mais ce choc de savoir mon fils maltraité m’a envoyé des images horribles, et en même temps confuses, de mon enfance. J’ai fait une dépression, sans trop comprendre pourquoi. Un seul souvenir a émergé : j’avais subi des attouchements à l’âge de 5 ou 6 ans. Quoi exactement ? Je ne le savais pas encore, mais je me rappelais l’endroit, le visage exact de mon agresseur et je me rappelais qu’il y avait une autre petite fille un peu plus grande que moi.

J’ai eu du mal à digérer tout ça, mais je me suis dit que « ce n’était pas bien grave, je n’avais pas été violée (car je me souvenais de très peu de choses), donc ça n’a pas dû être trop grave», je continuais dans le déni.

Mais, chaque année, la souffrance était plus grande. Je me suis rappelé qu’à l’époque je l’avais dit à ma mère et qu’elle avait répondu que « ce n’était pas important ».

A 36 ans, j’ai retrouvé sur Facebook la petite fille qui était avec moi dans cette scène floue, je l’ai contactée sans trop savoir comment lui demander (au fond je ne voulais pas savoir).

Il y a 3 mois, pour mon anniversaire, j’ai décidé de lui poser la question, je l’ai contactée pour lui demander si « ça » avait bien eu lieu ? Malheureusement oui… Elle m’a expliqué qu’elle avait eu des cauchemars toutes les nuits pendant des années, mais, une fois adulte, elle croyait que ce n’était jamais arrivé, que c’était juste un cauchemar d’enfant.

Lui avoir demandé a réveillé sa mémoire, elle se sentait coupable car « elle n’a rien fait ». Elle était soulagée en même temps que je lui dise que je me souvenais un peu, même sans les détails, car elle pensait devenir folle avec ces images en tête ; elle m’a demandé : « mais est-ce qu’il me l’a fait à moi aussi, je ne suis pas sûre »… Elle a 43 ans.

Moi, avec toujours ce flou dans ma tête, j’ai pu en parler il y a un mois à une amie qui a posé cette question : « excuse-moi de mon imprudence, mais c’était quoi exactement ? Tu sais l’attouchement ce n’est pas bien grave, ce n’est pas comme un vrai viol…». Une amie, dans cette société, dans ce pays, qui baigne dans ces lois qui restent dans le déni.

Et oui, pourquoi ? Pourquoi donc je me sentais violée ? Pourquoi ?

Le soir même, tout est revenu, comme si c’était hier : après m’avoir dit que c’était «mon ami», qu’il allait «m’aimer» , cet homme m’a prise par derrière, m’a plaquée contre son corps, ma tête, mon cou, mon dos au niveau de son pantalon, sa main dans ma culotte ; il me serrait contre lui, il me soulevait de temps en temps, je n’arrivais plus à respirer, il m’a violée avec sa main, pendant qu’il se masturbait avec mon corps, ça a duré mille ans dans ma tête, je ne voyais plus rien, je n’étais plus là, et pourtant l’autre petite fille était à coté, elle ne bougeait plus, elle est devenue un mur de plus dans le décor, je ne voyais plus rien, et quand il a «fini», il a dit à l’autre petite fille «à ton tour».

Ça sert à quoi, plus de 30 ans après ? A ce que l’on nous dise : « c’était mal, ce n’était pas ta faute, tu as été manipulée, on te croit, ça ne va plus arriver ». Ça sert à ne plus avoir peur pour nos enfants, ni pour les enfants dans le monde. Car nous croire c’est déjà nous guérir un petit peu, reconnaître notre souffrance, la reconnaître pour arrêter le cercle infernal : « c’est mal, ça ne doit plus arriver à personne ».

Personne souhaitant rester anonyme.

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