De cette époque, je me souviens de lui, le frère de ma mère et l’enfant préféré de mon hystérique grand-mère. J’ai deux ans et puis six, lorsqu’à deux reprises il ferme la porte des toilettes, et plus tard celle de ma chambre pour jouer avec mon corps comme on joue au docteur. De ces jeux d’adultes, je ferai le choix de ne plus me souvenir, avec la ferme intention que cela n’aura aucune conséquence sur ma vie de femme.

L’inconscient est souvent déterminé – L’instinct de survie, que tout à chacun garde en soi, est assez puissant pour mettre de côté ce que le corps ne peut accepter avoir vécu. C’est ainsi, que j’ai grandi. Chaque image et sensation de ces viols étaient bien ancrées en moi mais gardaient la place de quelque chose de « normal ». Tellement normal, que personne ne s’est jamais douté de ce que j’avais vécu.

Une fille, une jeune fille, puis une jeune femme très et trop souriante poussée par une soif de vivre et une exaltation « extra-ordinaire ». Lorsque j’entendais parler de viols ou d’agressions sexuelles…j’étais la première à brandir le drapeau contre la domination masculine sans jamais prendre conscience que je faisais partie de ces filles-là. Ces filles-là… Ces pauvres filles auxquelles il m’était impossible de m’identifier.

NON CERTAINEMENT PAS MOI- Mon corps n’aurait pas supporté d’être face à mon âme. C’était inconcevable et innommable – le silence, là où d’autres parleront de déni.

A vingt-quatre ans, période où je commence la photo, « Tout » me reviendra de plein fouet.
Mon fils a 2 ans et demi, je lui donne sa douche quand soudain je lui demande de terminer tout seul.
Une fraction de seconde, et ces souvenirs et images prennent leur juste place. Je réalise. Je pleure. Je me dégoûte. Je suis fautive. Je me faisais belle quand il venait. Je suis sale. Mon corps est une créature monstrueuse. Je suis l’immondice dont il a fait profit. Cette peau qui est la mienne, j’ai envie de la retirer, de l’enlever. La porter devient un problème intrinsèque. Ma peau est morte et comme je ne peux pas en changer, je photographierai tous les corps qui, à mon sens, sont comme moi : DES CORPS MORTS. Je prends donc la décision de remettre « ça » -mes souvenirs- à son ancienne place… ça résiste… « Ça » doit sortir car je n’ai plus de place dans mon corps pour autre chose… Je fais donc semblant.

Avec ma famille, avec mes amis, avec mes amours et même avec ma psychanalyste, qui essaye tant bien que mal de me faire parler…. Elle…sait… OUI… Je lui ai dit… De la même façon que je lui aurais dit que j’étais partie faire mon marché. Je cache l’horreur par mon sourire et ma légèreté apparente. Elle sait. Pas dans les détails, car les détails sont trop sales. Elle sait juste qu’il y a eu « des soucis »… Moi, je vais la voir comme on va voir une amie avec la ferme intention de ne pas la décevoir et de lui parler vraiment. Impossible. Je ne peux pas. Ce dégoût de moi-même est tellement insupportable que je prends une excuse du quotidien pour avaler un tube de prozac ou lexomil, – ça, je ne m’en souviens plus … – que m’a donné un médecin pour mes insomnies. Je termine aux urgences. J’arrive à convaincre la psy des urgences que c’est mon travail qui me pèse ou je ne sais quoi d’autre et elle me laisse sortir.

J’ai mon fils, et pour lui je dois tenir. Ma psychanalyste me dit un jour que je ne suis pas responsable, que juridiquement un viol est puni par la loi, que j’ai le DROIT de porter plainte. Ces mots, les siens, m’ont sauvée. Je ne le savais pas encore mais le brouillard dans lequel je vivais m’étouffait et comme je ne pouvais pas parler, il fallait que j’agisse. Elle m’a dit ces mots : VOUS AVEZ LE DROIT… Avoir le droit de dire. Ne pas avoir le droit d’abuser d’un enfant. Je le savais… Tout le monde le sait. Mais je l’entendais d’une toute autre façon, comme pour la première fois.

C’est ainsi que, quelques jours plus tard, je me suis retrouvée à la brigade des mineurs. On ne fait pas dans la dentelle avec les victimes. Vous prenez rendez-vous, vous avez affaire à un bonhomme franchement pas tendre… Juste indifférent… (en même temps avec tout ce qu’il doit voir et entendre !). On n’est jamais prêt pour ce genre d’événement ! On vous pose des questions sur chaque détail… -la couleur de son slip ?- heu…blanc. OUI… c’est ça il était blanc. – Où se trouvait sa main gauche pendant que la main droite… etc. – Heu…elle était là. Oui, elle était là… Et si je me trompe de côté ? Ou si je me trompe sur la couleur de son slip ? C’était il y a plus de 20 ans… Je dois être précise et là, comme par miracle, chaque détail devient limpide… OUI, le slip était bien blanc…un blanc d’une pureté terrifiante, et effectivement, de la façon dont il se tenait, sa main était bien là. La plainte est déposée. On vous demande 36 noms de personnes qui peuvent témoigner…en deux heures de temps… Votre silence bien gardé jusque là sera annoncé à tout le monde par convocation… Si seulement c’était la fin…

Non, porter plainte est juste le tout premier pas vers la libération, Mais à ce moment-là, vous n’en avez pas conscience. À ce moment-là, vous préféreriez fuir à l’autre bout du monde parce que soudainement vous venez de mettre en mouvement l’ordre établi. Puis, c’est la promesse odieuse que vous allez le revoir… Ça, c’est insupportable et salvateur. Ainsi débute l’enquête. Vous êtes convoquée pour une expertise psychiatrique (et oui…ne sait-on jamais, si vous êtes mythomane, farfelue ou je ne sais quoi). Ouf… L’expertise révèle que vous ne semblez pas être mythomane, farfelue ou je ne sais quoi… Lui est alors mis en garde à vue… Arf… Le pauvre… 24 heures à tout casser…avec un peu de bol…le « présumé innocent » aura eu le chauffage dans sa cellule puis un plateau repas… Puis, vu son âge, peut être que dans son patelin, la gendarmerie aura pris soin de lui.

Étonnamment, je ne lui souhaite aucun mal. Je n’arrive pas à éprouver de la colère envers lui… Du mépris, du dégoût, très certainement… J’ai 30 ans et je me souviens parfaitement de sa voix, de son odeur, du bruit que faisait sa 4L beige, de la texture de sa peau. J’ai toujours aussi peur de cet homme, plus de 25 ans après les premiers faits.

Très vite, on vous demande d’avoir un(e) avocat(e)… Le Hasard m’a mise sur le chemin d’une incroyable avocate… Particulièrement singulière… J’ai toujours aimé les personnalités qui sortaient du champ imposé…Cette femme en fait partie ! Quand je suis avec elle…j’ai déjà un peu moins peur… Son charisme et son intelligence me rassurent… Il faut avoir une confiance absolue en son avocat(e) pour se libérer d’un stress inhérent à la situation.

Il se passe 6 années d’enquête… Les faits sont anciens et les gens auxquels je croyais me descendent quasiment tous… Quand vous décidez de « dire », une sélection naturelle « des gens qui restent » se fait et c’est le début des surprises de ce côté là… Les névroses de chacun ressortent… C’est ainsi qu’une mère supérieure d’un collège catholique a préféré me blâmer plutôt que me soutenir…entre autres saloperies notoires. Certains milieux ont tellement peur d’être impliqués qu’ils feront tout pour se protéger… « C’est une menteuse », « Elle portait des mini-jupes », « Ses camarades la craignaient »… Tout est bon pour anéantir celui ou celle qui dérange. Une Femme qui l’ouvre est systématiquement sujet à la controverse. D’une part, car Ça réveille chez certains des souvenirs peu agréables, et chez d’autres des désirs ou névroses inavouables… Bref… Nous dérangeons toujours… On dérange aussi les tribunaux qui ne savent pas vraiment comment gérer ce genre d’affaires -C’EST COMPLIQUÉ- c’est un sujet, quoiqu’il arrive, sensible. Les hommes et femmes de lois demeurent frileux. Ok !!!! Je veux bien, hein… Mais Ça a commencé il y a 28 ans, j’en ai 30… Ce serait peut-être sympa d’activer un peu le rythme, histoire que l’autre puisse être jugé…qu’il ne soit pas trop vieux…ou bien qu’il n’ait pas l’idée de mourir entre temps… Car il faut que ce soit entendu et dit maintenant !

Formidable !!!! Je reçois enfin la convocation après 6 années d’enquête pour la confrontation avec mon oncle… Je suis alors terrifiée à l’idée de devoir le revoir, d’entendre à nouveau sa voix, de sentir encore cette odeur qui me soulève l’estomac -pas le Cœur car mon Cœur sera intact de lui- rien que d’y penser. Je vais le faire… Je vais gérer… Je ferai de mon mieux… Puis, si je craque, alors je craquerai… J’ai bien le droit de pleurer un peu. Non, il ne verra pas mes larmes.

Arrive le jour de la convocation. Mon avocate est là, nous sortons d’une pizzeria tout proche du tribunal, elle me réconforte, me fait lire des témoignages intéressants pour la plupart, me rassure… Nous sommes prêtes à le voir. Les confrontations sont Très bien organisées : la victime entre en premier, ensuite son avocat(e)… On installe la partie civile. Vous n’avez pas à voir votre agresseur et vous ne le verrez pas vraiment car son avocat, suivi de ce dernier, arrive dans un second temps. Tout le monde est assis comme sur une ligne. La confrontation est filmée par une sorte de webcam à peine visible. Les avocats posent des questions à tour de rôle, et c’est orchestré par un(e) juge d’instruction qui est plutôt précautionneuse avec la victime. C’est long Mais Tout va très vite…

Mon avocate confirme son brio par la pertinence et la finesse de ses questions quand, à 5 minutes de la fin de la confrontation, elle réussit à lui faire dire les mots que j’attendais depuis très longtemps : – Monsieur Y vous savez, pour l’avoir dit, durant cette confrontation : ma cliente pleure… A votre avis pourquoi pleure-t-elle ? – Bien…elle pleure… Oui… Bien, c’est l’émotion … – C’est l’émotion … ? Pourquoi est-ce l’émotion ??? – L’émotion OUI… Bien …avec tout ce qui s’est passé… Et là…fin de la confrontation. La juge arrête tout, mon avocate exige que ces mots soient retenus… Un conflit les oppose alors… INCOMPRÉHENSIBLE… Mon avocate lui signifie qu’elle gardera l’enregistrement et qu’elle demandera au « conseil de l’ordre » de la justice une sorte de « dérogation » pour que ces derniers mots soient retenus ! Peu importe, désormais, si je gagne le procès qui aura lieu… Il a enfin dit ce que je voulais savoir… IL SAIT… Il a conscience du mal qu’il m’a fait… Je ne suis pas une menteuse. Je sais ce qu’il m’a fait subir et enfin…cette petite fille qui ne s’est jamais remise des agressions de son oncle va pouvoir être en paix car ses maux ont été entendus. Peu importe l’avenir, LA guérison commence maintenant.

Paule

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