Blandine Chancerelle écrit des nouvelles. Pour participer au concours de l’IRAM, sur le thème : « Rencontrer l’autre et devenir soi », elle s’est inspirée de ce qu’elle avait ressenti le soir où elle est allée voir le spectacle d’Andréa Bescond, « Les chatouilles ou la danse de la colère« .

Avec générosité, Blandine m’a proposé de partager, avec vous tous, cet écrit sur le blog… Ce que je fais avec plaisir !

J’ai eu la grande chance de voir le spectacle d’Andréa, plusieurs fois. J’ai trouvé que cette nouvelle, écrite par Blandine, était une belle façon de rendre hommage à Andréa Bescond, son spectacle, son talent et toute l’énergie qu’elle nous offre, à tous et toutes, en ne « lâchant rien » pour que notre gouvernement, notre société, change de mentalité et décide, une bonne fois pour toutes, de protéger ses enfants !!

Installez-vous confortablement dans votre meilleur fauteuil, calez-vous profondément dans les coussins du canapé, ou encore bien au chaud sous la couette avec votre ordinateur portable calé sur les genoux… C’est parti !

 

L’Autre s’appelait Gilbert, Fabien, …

54 g => 1,70 € : mes doigts collent ce timbre en haut à droite et lissent avec application chacune de ses dents. Du revers de l’ongle, je plie soigneusement les huit feuillets. Je caresse le grain de l’enveloppe en inspirant lentement pour calmer mon cœur qui bat trop fort et les y glisse. Je m’apprête à sceller le rabat mais me ravise : je veux lire une fois, encore une toute dernière fois cette lettre qui pèse -la balance s’est trompée- bien plus que quelques grammes : le poids de toute ma vie.
A. B., comédienne-danseuse, m’a intensément bouleversée. Seule sur scène, elle a incarné, joué et dansé chaque rôle des personnages de la vie d’Odette. Cette vie qu’elle a montée en spectacle était sa propre histoire. En parcourant chacune des lignes que je lui adresse, j’éprouve encore la grâce du théâtre et ressens la puissance du coup qui m’a foudroyée ce soir-là :

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« à A. B.,

Madame,

Je voudrais porter un nom célèbre qui flatterait votre égo en découvrant un en-tête prestigieux à ma lettre.
Je voudrais être une journaliste qui n’ait encore rien publié sur vous dans ses chroniques, une critique qui ne vous ait pas encensée.
Je voudrais être une grande femme politique et honorer votre nom par une distinction.
Je voudrais être une directrice de théâtre enthousiaste, une danseuse expressive, une musicienne talentueuse, une actrice sensible que vous auriez plaisir à rencontrer.
Je voudrais être drôle, dynamique, pleine de vie, je voudrais me mouvoir avec aisance et vous donner envie de bouger avec moi.
Je voudrais tout cela pour attirer votre attention mais j’enrage de n’être que moi et de n’avoir qu’à offrir : « Je m’appelle Blandine, j’ai 42 ans ».

Je voudrais avoir vu votre spectacle parmi les tous premiers ne pas être la centième, la millième à vous écrire et espérer que vous ne soyez pas lassée par toutes ces confidences que vous avez suscitées, pas écœurée jusqu’à la nausée par ces misères humaines que vous avez entendues.
Je voudrais que vous me fassiez confiance, que vous me lisiez sans la crainte que je vous livre des épanchements envahissants.
Je voudrais avoir été debout, mardi…, dans « mon » théâtre, avec toute la salle, à acclamer votre représentation et bien plus que cela : debout à saluer l’extraordinaire chemin que vous acheviez de nous témoigner. Moi, j’étais au 9ème rang, à gauche, cloutée à mon fauteuil, statufiée par trop de trop. Trop d’images, trop de sons, trop d’audace, trop de sincérité, enfin, trop d’émotions, qui tour à tour m’ont plongée dans une confusion incandescente.

J’avais pourtant pris mes précautions : j’avais placé une amie près de moi et à l’opposé de la salle, mon mari à qui je voulais montrer autrement mon histoire. Lui séparé de moi, pour que la femme que je suis, puisse inviter la petite fille que j’étais, cette fillette qui se cache quand mon mari est là. Alors, loin de lui, tout contre une amie à la douceur rassurante, l’adulte pouvait accueillir l’enfant afin de regarder, ensemble, votre histoire qui était un peu la leur.

Crissement de craie… Vous, ou plutôt Odette, dessiniez sur le sol de la scène. Je vous y ai rejointe en esprit.
Je lisais mon beau livre bleu, « Les petites filles modèles », titre gravé en lettres dorées sur la tranche, quand vous batifoliez autour de moi. J’ai assemblé mes Lego à vos côtés, pendant que vous peigniez vos poupées. Comme vous, j’ai répondu à l’Autre qui s’était approché : « Oh oui, oh oui, Gilbert. Joue avec moi, personne ne s’occupe de moi » …

Je me suis laissée porter par votre voix, vos gestes, vos danses. Peu à peu, j’ai été aspirée par l’autre côté du miroir, à travers lequel je voyais mon image. J’ai perdu pied, égaré mes repères, fondu ma place pour prendre la vôtre, ne sachant plus très bien qui tenait quel rôle, qui de vous ou de moi était au 9ème rang, à gauche, qui jouait quelle vie devant l’autre.

J’ai été Odette, j’ai ressenti la brûlure dans ma chair avant qu’elle ne s’en plaigne, senti l’odeur de la serviette avant qu’elle ne la mette au sale.

Et puis, je n’ai plus été Odette, stoppée net par la répétition des faits qui l’avaient torturée pendant quatre longues années. Alors, je suis redevenue moi, étrangement accablée par le fait que mon histoire n’ait eu lieu qu’une seule fois, abattue et honteuse que d’autres puissent comparer les maux. Redoutant, que le poids des miens ne pèse rien face aux vôtres, révoltée par moi-même, j’ai brisé l’impudence que j’avais à me plaindre : « Tais-toi donc, il y a bien pire que toi ».

Et, j’ai repris ma place, au 9ème rang, à gauche.

J’ai découvert votre entourage, apprécié les personnes qui vous ont aidée et regretté l’indifférence des autres. J’ai ri avec la salle, j’ai suffoqué de la sueur de la maîtresse de danse. Je me suis amusée des maladresses de Benjamin votre camarade ; me suis attendrie de votre naïveté de pensionnaire du conservatoire qui croyait qu’à l’invoquer, le fauve Noureev, ce seigneur de la danse, se laisserait encager dans l’étroitesse de votre vulgaire soupente. J’ai déploré que votre idole, ce Dieu russe et sa flamboyance vous soit d’un si faible secours face aux épreuves que vous affrontiez.

Vous avez grandi et j’ai continué à rire, à contre temps de la salle, à rire pour ne pas pleurer, alors que vos rêves d’opéra étaient brisés, du ridicule des comédies musicales « Disney » dans lesquelles vous vous produisiez : « que ne doit-on pas faire pour manger » …
En enkystée dans mon corps, j’ai été stupéfaite par la lascivité de votre concurrente Cassandra. En corsetée de principes, je me suis inquiétée pour elle, à promettre ainsi de s’ouvrir un peu trop aux hommes. En femme, j’ai admiré votre interprétation de son personnage. En écho, je lui ai répondu avec vous : « Non, je ne suis pas une pute, je ne l’ai jamais été ». Et j’ai contemplé le pouvoir du théâtre : Quel chemin avez-vous parcouru pour jouer ainsi face à tous ! Quel exploit : prouver votre liberté de jeu dans la plus crue des indécences !
A votre exemple, j’ai calmé ma colère dans vos drogues que je n’avais jamais essayées ; j’ai dilué mes angoisses dans vos alcools jamais bus ; mais je n’ai pas joui de vos amants n’en ayant connu qu’un : mon mari, et voulant continuer à lui offrir -à vie- ce qu’un autre, il y a 30 ans, avait bien failli anéantir.

J’ai été votre mère, me suis abîmée contre le déni qu’elle vous opposait, comme le regard que je porte parfois sur moi : ironique, glaçant et pétrifiant de cynisme.
Je vous ai suivie chez la « psy ». J’ai appris à m’adresser à elle, séance après séance, pour me parler à moi. Et peu à peu, j’ai laissé entrer en moi vos scènes. Au fur et à mesure de l’avancement de votre infortune, chacune me pénétrait toujours plus, enfonçant, une à une à coup de bélier, mes murailles d’enceintes qui me protégeaient. Elles m’ont touchée au plus intime de ma vie, plus profondément que jamais personne ne l’avait fait depuis l’Autre.
Je me suis disloquée, n’arrivant plus à contenir toutes ces parties de moi. Quelle était ma place, au fait ? Quel était votre rôle ? Oh, je n’ai pas pleuré, parce que je ne pleure jamais. Je n’ai pas crié, hurlé : « Stop ! S’il vous plaît, arrêtez cette histoire », impuissante face à ce drame, qui est une tragédie qui se répète sans fin.
Afin de conserver la paix, j’ai appelé à moi toutes mes forces, pris la main de mon amie très émue elle aussi. Pourtant les secousses telluriques ont déchiré en plaques, les plaies mal cicatrisées. Hachée en mille morceaux, l’unité n’a pas su résister, la guerre aurait bien lieu : petite fille contre femme, chacune ralliant pour son seul camp, ses soldats pour combattre. Et c’est en deux que j’ai souffert la fin du spectacle.

En femme d’abord, qui mieux que beaucoup dans la salle comprenait si bien la vie jouée devant nous. J’ai repris alors, le rôle de la mère mais pas celui qui m’abîmait. Non ! M’oublier pour ne penser qu’à vous… ou penser à Odette… cela ne revenait-il pas au même ? Alors, j’ai laissé parler mon cœur, ou plutôt celui que je rêverais avoir : un cœur digne d’être aimé, celui d’une maman qui chérit son enfant, qui pleure avec elle et soulage ses douleurs.
J’ai réécrit chaque scène, déterminée à changer le cours des choses :
J’ai pris la place de votre mère. J’ai retiré le combiné de sa main et raccroché de l’Autre, l’ami de vos parents : « Ecoute, je te rappellerai, je dois aider Odette à ranger sa chambre ». J’ai soutenu votre père, lui ai donné sa place d’homme, faisant de sa seule présence un barrage à toute prédation. J’ai peigné vos cheveux, ne laissant à personne, le soin de vous coiffer. J’ai ouvert vos cahiers, signé les mauvaises notes, rencontré vos maîtresses. Je vous ai couchée chaque soir, me suis assise serrée contre vous. Je vous ai câlinée sans fin pour mieux vous écouter : « Je suis là. Dis-moi Odette, qu’as-tu fait aujourd’hui ? Partage-moi tes joies, raconte-moi tes peines ».

A chaque fois, vous dansiez autre chose, les choix de votre mère n’étant jamais les miens. Continuant à endosser son rôle, je ne me suis pas lassée, gardant toujours espoir de pouvoir réparer ses erreurs. De la fenêtre de votre psy, j’ai vu l’enfant tomber, j’ai hélé dans la rue une grand-mère qui passait, afin qu’elle soigne l’égratignure. Ce petit malheur m’ouvrant aux plus grands, j’ai fermé les battants, me suis tournée vers la pièce, acceptant le passé, je me suis installée sur cette chaise, près de vous et j’ai saisi cette nouvelle chance : « Je suis là, prenons tout notre temps pour nous confier l’une à l’autre »… Cette mère apprenant, enfin, malgré toutes ces années, à trouver les mots justes, ceux qui – à force de patience – adoucissent la brutalité de la vie.

A nouveau l’échec… A nouveau sa dureté… Ma volonté implacable buttant à renverser le sort… Qu’importe ! Décider d’espérer… Toujours et contre tout… Continuer d’avancer…

J’ai alors abandonné son rôle pour être votre sœur, votre amie… J’ai pris votre main, entouré vos épaules et je vous ai accompagnée jusqu’à la police. « Venez, je connais le chemin, je l’ai pris, il y a deux ans à peine ». Je vous ai donné le courage qui m’avait manqué, il y a quatre ans, il y a six ans, lors de ces deux tentatives que je n’avais pas menées à bout, paralysée par la difficulté. J’ai arraché les lambeaux des forces qui me restaient, récupéré les miettes et vous ai tout donné parce qu’il faut tout cela, et plus que cela encore, pour lever un pied et le poser devant l’autre… « Allez-y. Vous allez y arriver ».

Et vous êtes rentrée… J’ai répondu aux questions habituelles : nom, prénom, âge, adresse, profession. J’ai décliné sans faute cette identité. Etait-ce donc si simple d’aller voir un policier ? Pourquoi avoir tant attendu ? « C’est bien. Allez-y, continuez ». J’ai épelé avec vous ces onze lettres : P. E. N. E. T. R. A. T. I. O. N., formant ce drôle de sésame qui ouvre un autre monde, celui où l’on bascule dans le crime, le pénal, les assises… J’étais avec vous tout ce temps, hors du temps. J’ai raconté mon histoire, vous avez dansé la vôtre et nous avons signé en bas à droite, sous la date et le lieu. Moi c’était « Paris » … Vous ? Je ne sais pas… Scellant de ce simple paraphe quelques lignes, quelques pages, pour dire : « NON ! Enfin ! Nous ne serons plus victimes » …

Je suis sortie avec vous du commissariat, sidérée d’y être arrivée. « Eh ! Quoi ?  Nous avons réussi ? ». Mais nos chemins se sont séparés là. J’avais 40 ans… 2 ans de trop pour la prescription… et les intéresser… 30 ans de trop pour me souvenir de son nom de famille à lui, de mon âge à moi, du lieu où nous étions ce soir-là, lui et moi. J’étais trop vieille pour continuer et je vous ai laissée avancer, vous qui étiez si jeune… en vous encourageant : « Obtenez justice pour vous… pour moi… et pour tous ceux qui ne parlent pas ».

Et je me suis retrouvée au 9ème rang, à gauche…

Et j’ai repris conscience : moi sur mon fauteuil, vous sur la scène. Ce n’était pas ma vie que j’étais venue voir, mais la vôtre. J’ai ressenti une étrange impression : l’homme… l’homme, à côté de moi… respirait, inspirait, expirait comme moi… Les gens… les gens autour de moi… bougeaient, ne bougeaient plus et rebougeaient comme moi… La salle… la salle battait d’un seul cœur, comme le mien, à l’unisson du vôtre… J’ai alors compris mon malaise : je n’ai pas aimé vivre cela avec les autres, parce que je me méfie d’eux, parce que j’ai peur qu’ils m’imposent, même seulement cela : un souffle partagé… Mais aussi, j’ai aimé : vivre comme les autres, la même chose, en même temps… Quelle force, quelle puissance… J’ai sondé l’épaisseur du silence, mesuré l’exploit que vous réalisiez : nous faire vivre, ensemble, un immense élan d’émotion. Laquelle ? … à chacun la sienne : effroi, sidération, incompréhension, admiration, … chacun suspendu à vos gestes, chacun vibrant d’une corde différente mais accordée à votre diapason, rythmée par votre pulsation.

Et toujours le drame avançait, le théâtre a ses règles qu’on ne peut modifier :
« Jurez-vous de dire tout la vérité, rien que la vérité ? Dite :  » Je le jure « . »
Et l’Autre à la barre, nous retroussant les entrailles, réveillant au creux de l’être des instincts primaires de violence. Un rejet de toute l’âme de partager avec lui, la même nature humaine. Et lutter, lutter encore, lutter toujours contre la rage et la haine. S’accrocher à la dignité d’être soi, malgré tout, contre tout. Ne pas chavirer avec lui dans la déraison. Ne pas se perdre dans l’infini des questions : Comment ? Pourquoi ? Est-possible ? … qui nouent la tête à vous rendre fou. Assister impuissant aux rouages du mal qui vous broient sans pitié et ignominieusement sans honte.

Ce fut à votre tour de passer à la barre… Seule ! Face à eux… Face à nous, avec cette musique déchirante, aux paroles poignantes à vous arracher des larmes s’il en restait encore. Lequel de mes souvenirs évoquer pour essayer de comprendre ce redoutable défi à relever ? Que sacrifier pour vous servir un peu ? J’étais désolée de me trouver si faible regrettant de n’être que moi et de n’être pas Dieu pour vous donner ma force, mon pouvoir, mes paroles. Moi dans mon fauteuil, vous debout près du bord de la scène, risquant de basculer dans l’abîme de la fosse, de chuter dans cette béance du précipice. Qu’aviez-vous pour tenir ? Dans les grandes épreuves, il faut trouver un modèle qui soutienne l’âme et l’aide à puiser aux tréfonds de soi des ressources qu’on ne savait pas. Vous aviez Noureev ? Moi, c’était « Blandine », cette jeune esclave lyonnaise, ligotée au poteau pour servir de pâture aux fauves de l’arène, pour divertir le peuple et affermir Rome, son Empire et ses dieux. Les chrétiens disent d’elle, qu’elle était vierge, cela a-t-il tant d’importance ? Comment répondre quand on ne l’était plus, avant même d’en comprendre le sens… Et pendant que vous témoigniez, j’ai invoqué pour vous, son ardeur à les affronter tous, à choisir de mourir plutôt que de renier qui elle était, ce en quoi elle croyait. J’ai misé ma foi et mon espérance. J’ai désiré de tout mon être que l’innocence puisse bouleverser le mal, que la pureté de l’enfance puisse vaincre la bassesse de l’inhumanité.

Et vous avez témoigné sans faillir, allant jusqu’au bout de ce que vous deviez faire.

Puis vous avez tremblé,

Puis vous vous êtes effondrée.

Alors, oubliant tous les autres et leur jugement, en violentant ma pudeur et ma gêne, je me suis approchée de vous doucement. J’ai adapté d’Antigone, cette phrase gravée dans ma mémoire : « Avec vos ongles cassés et plein de la fange humaine, avec les bleus que la vie a faits à votre âme, avec le chagrin et la colère qui vous ont tordu le ventre, vous, vous êtes reine ». Et j’ai fléchi les genoux pour les poser à terre, j’ai retrouvé ce geste à offrir quand mes mots ne me suffisent plus. Je me suis prosternée devant votre corps inconscient, veillant sur vous, attendant patiemment que vous vous réveilliez et accrochant votre regard, j’ai murmuré : « Madame, s’il vous plaît, relevez-vous. »

Crissement de craie… Tout recommençait… Non, pas tout à fait… Quelque chose avait changé : Odette adulte s’approchant de l’enfant. Odette adulte contemplant l’enfant griffonnant, d’un regard bienveillant. Odette lui parlant calmement, lui promettant le plus beau des serments : « Tu deviendras quelqu’un de bien ». Et vous êtes parties l’une et l’autre, en vous donnant la main. Ce simple geste fraternel témoignant de ce formidable accomplissement : arriver à vous aimer chacune d’un lien réconcilié.

Vous partiez ? Et moi ?!? Qui viendrait me chercher ? J’avais mon beau livre bleu, gravé en doré sur la tranche par des symboles devenus nébuleux. Des bâtons verticaux et horizontaux, des ventres et des jambes formant le corps d’un titre que je ne comprenais plus. Et moi ? J’avais mes Lego, sans plus savoir comment les assembler dont je recomptais les plots, obstinément : 2,4,6 – 2,4,6 – 2,4,6 – 2,4,6… Et moi ? L’adulte, qui m’avait invitée avec elle dans ce théâtre, m’avait lâchée pour vous, sans autre préoccupation. A quel moment m’étais-je aperçue qu’elle était partie pour une autre ? Fillette trop petite, abandonnée là, je devenais une proie trop facile. Vous dérouliez votre vie alors que je continuais à jouer trop confiante, m’isolant inexorablement dans mon coin. Soudain, un hurlement de mort m’avait paralysée. Au pire de votre histoire, vous aviez poussez ce cri terrifié : « mamaaaaan ». Cette plainte m’avait transpercée tout entière, m’atteignant en plein cœur. AAAAAAH ! De quel droit vous étiez-vous permis de transgresser cet interdit tacite : « Chut ! N’appelle pas maman : elle travaille ». De quel droit osiez-vous braver cet absolu : ce cri muet que j’avais étouffé soir après soir pendant tant d’années, au prix de tant d’efforts ? Chut ! Surtout, ne pas déranger ! Ce cri… C’est vous qui le poussiez ?!? Et c’est encore vers vous que les milliers de bras qui vous avaient entendue, s’étaient tendus ?!? Vers vous, toute cette attention ??? Et moi ? Seule, à rester bien sage… Seule, dans mon recoin à endosser le rôle de la « petite fille modèle » ! Alors, a commencé à sourdre au plus profond de moi une effluve acide, fumée noire s’échappant d’un magma que vous aviez réveillé : jalousie. Un sentiment animal qui a dépecé mes entrailles et lacéré ma peau de ses griffes affutées. Sa férocité, se nourrissant de moi-même, me détruisait plus sûrement que tout le reste. Je restais hébétée, spectatrice de cette vie qu’on m’avait volée.

22h30… Quoi c’était fini ? La salle était debout tout autour de moi. Debout, à vous ovationner. Et moi ? j’étais assise sur mon fauteuil au 9è rang, à gauche, interdite de ne plus pouvoir rien maîtriser. De l’enfant révoltée ou de l’adulte fascinée, laquelle écouter ? Laquelle devait parler pour pouvoir raconter ? Laquelle devait revenir à quelle réalité ?

Pulvérisée sous le déchaînement de toutes ces furies, la force de l’habitude m’avait pourtant ramenée chez moi. La guerre avait bien lieu : petite fille contre femme. J’ai mis des semaines à rogner de mon temps pour les asseoir sur une chaise, qu’elles prennent un crayon et expriment chacune leurs voix. Heure, après heure, patiemment, je les ai aidées à poser les armes sur une feuille, pour qu’elles s’écoutent comme elles ne l’avaient jamais fait et écrivent ensemble un traité de paix.
J’ai lutté contre la voracité de la jalousie qui subsistait. A mesure que le conflit s’apaisait, mes forces se sont réunifiées pour résister à ce mal. L’abondance des autres, n’enlève rien à la mienne. Au contraire : leurs talents m’enrichissent et comblent des besoins que je ne peux pas satisfaire seule. Aussi, je vous appelle doucement : « Madame, je suis au 9ème rang, à votre droite, je m’appelle Blandine. S’il vous plaît tendez-moi vos mains, invitez-moi à vous rejoindre près de vous sur la scène. J’y glanerai de ces applaudissements que je vous ai vu récolter, en une touchante et grande brassée. »

Madame, dans l’élan qui m’a poussée à vous écrire, a émergé l’envie de savoir qui vous étiez. Les jours qui ont suivi votre spectacle, encore submergée par ce trop plein difficile à trier, je vous ai cherchée sur la toile. J’ai visionné une émission où vous étiez longuement interrogée. Ce que j’ai vu de vous m’a plu : une femme capable d’émotions justes, qui sait nommer les choses sans esquiver, sans brutalité. Malgré la gravité des faits que vous exposiez, vous paraissiez sereine et pacifiée. Cela m’a fait du bien de vous écouter.

Madame, je connais plusieurs personnes qui ont été victimes d’agressions sexuelles. Je les vois vivre leur quotidien, survivre à leurs séquelles comme si elles s’efforçaient d’oublier et de rentrer dans le moule de la normalité. J’éprouve du rejet pour ce « Comme si de rien n’était » que je refoule parce que ce sont mes amis, mes parents. Moi, j’aspire à autre chose. Ce qui m’interpelle chez vous, c’est que vous assumiez tout. Mieux : au prix de l’investissement d’une formidable énergie, vous avez réussi à sublimer le plomb en or. Vous auriez pu être une danseuse quelconque… vous êtes aujourd’hui, une artiste reconnue, animée par une sensibilité magnifiée par le creuset des épreuves. C’est beau et fascinant !

Madame, la vie est parfois étrange : on croise des personnes que l’on ne voudrait jamais avoir rencontrées (l’autre pour moi, c’était Fabien) et l’on rêve de serrer dans nos bras des personnes que l’on ne verra jamais. Nos chemins se croiseront-ils un jour ? Ne pourrais-je jamais vous louer de vive-voix pour l’exemple que vous m’avez offert ?
Sachez que vous m’avez fait vivre un moment intensément salvateur. Merci ! Du plus profond de mon cœur.

Blandine »

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Je dois me résoudre.
Je ferme les yeux.
Tous ces mots que je n’osais pas prononcer sont écrits là. Je dois les libérer maintenant et les laisser partir.
Mes poumons s’emplissent lentement… amplement… Mes muscles se relâchent un à un… doucement… Mes coudes s’appuient sur le socle de ma table et s’ancrent dans la certitude rassurante de cette réalité. L’espace autour de moi semble s’élargir. Quelque chose se diffuse dans mon corps, dans mes veines, jusqu’à la pulpe de mes doigts qui effleurent ces feuilles posées sous mes paumes. Ma pensée se retire et laisse sa place à ce qui naît en moi… profondément…
Je profite longuement de cet état de grâce…

Je rouvre mes yeux. Toute cette force nouvelle afflue et se concentre en courage, parce qu’il m’en faut un peu encore… Je prends la dernière feuille que je viens de lire. Je la joins, dos tourné, aux sept autres. Je pose avec ce geste un acte symbolique jusque-là impossible :
Tourner la page de cette sombre histoire. Le mot « fin » apparaît en filigrane.

Je replie ma lettre, la glisse dans l’enveloppe, colle le rabat. Tout est là, dans ma main. Mes joues s’étirent, je me surprends à sourire : 54 g ? C’est finalement si léger !

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