C’est un voyage sans préparatif ni compte à rebours. C’est un voyage sans billet, sans passeport, sans espoir de retour immédiat. Ce n’est même pas un voyage, c’est une fuite.

Un exil.

Un jour d’enfance j’ai quitté mon corps d’attache comme on fuit un pays sous les bombes. Je ne me suis pas retournée, j’ai tout laissé en plan : le lit défait, l’ombre dans le miroir, la couette sur les pieds, la lumière au-dessus. J’ai emporté avec moi une petite boite, un témoin clé : je l’ai cachée au creux de mon ventre, pour ne plus y penser.

J’ai avancé, coûte que coûte, en oubliant le passé. J’ai marché à mes côtés dans ce voyage invisible, silencieux, dont on ne revient pas vraiment, cet exil intérieur que nul ne pouvait soupçonner. J’ai mis mes pas vides dans les pas des autres, j’ai avancé avec des masques, j’ai enfilé chaque jour un costume qui n’était pas à ma taille. J’ai avancé les yeux bandés, les poings liés, déconnectée de mon corps et du monde des vivants. J’ai été accueillie dans un pays de non dits et de cris silencieux. J’ai attendu. Apatride.

Alors je m’y suis cachée, j’ai donné le change, j’ai avancé en me débattant contre tout ce qui m’échappait, j’ai marché avec trois pas de décalage et un peu de chaos. Je suis devenue mère et le couvercle de la petite boite noire s’est fissuré : quelques images s’en sont échappées. Ces photos floues, ces sons au creux de l’oreille, ces odeurs qui me saisissent, ce goût de sang dans la bouche : ils me rappellent pourquoi j’ai fui, pourquoi je n’avais pas d’autre choix, pourquoi c’était le bon choix.

J’ai quitté ma carcasse mais j’y suis revenue petit à petit, comme on revient sur les lieux d’un crime. Ce corps inerte, je l’ai regardé, je l’ai accepté, je l’ai bercé, je l’investis. Je suis cette enfant de l’exil, celle qui s’est sauvée pour me protéger. Je laisse s’envoler la colère d’une vie à côté de moi et je me console doucement.

Ce corps, c’est moi.

Anonyme.