J’ai 41 ans et je me souviens…

Je me souviens des lieux, de ce qu’il s’y passait, de ce qu’il me disait, de ce qu’il me faisait…

Mon grand-père.

Je me souviens et je n’ai jamais oublié. Images, odeurs, sensations. Je n’ai jamais oublié mais j’ai douté. Douté que ça ait pu exister, que ça ait pu m’arriver, que cela existe.

Longtemps, j’ai souhaité qu’il me déflore plutôt qu’il se retire dès que j’avais mal, pour pouvoir me dire que j’étais une vraie victime. Pourtant, j’étais une vraie victime mais les discours sociaux minimisaient les abus sexuels, et, si c’était ce qu’on disait, alors ça devait être vrai. Pourtant ces abus sexuels que j’ai subis, je les ai vécus et ressentis comme une arme de destruction massive de moi-même. Longtemps, j’ai cherché un témoignage d’inceste de la part d’un grand-père et n’en trouvais pas. Cette absence d’information nourrissait mes doutes, doutes que ça m’était bien arrivé, que ces images étaient vraies. J’avais désespérément besoin de savoir que oui les grands-pères aussi peuvent violer et abuser de leurs petits-enfants. Et c’est ce qui me pousse à témoigner aujourd’hui. Oui, ça existe.

Longtemps, j’ai sursauté à chaque fois que quelqu’un me touchait. Longtemps, j’ai eu des nausées à certaines odeurs et je basculais en apnée. Longtemps, j’ai été saisie d’angoisses d’être le centre de l’attention pour une prise de parole en groupe. Longtemps, je n’ai pas existé : je respirais, mon cœur battait et pourtant je me sentais morte.

Aujourd’hui, je sais que j’ai été victime et qu’il n’y a aucune différence quant à la destruction d’être pour la victime entre abus sexuels et viol. Je l’ai vécu et je le vis encore. Aujourd’hui, je suis parfois vivante et ce « parfois » est déjà une grande victoire. Aujourd’hui, je ne sursaute plus quand quelqu’un pose sa main sur mon bras, mon esprit le remarque, le note et se focalise sur ce contact mais je sais l’accepter. Aujourd’hui, je ne rentre plus en apnée à certaines odeurs, je m’éloigne. Ça parait anodin de s’éloigner mais c’est la différence entre continuer à être une victime qui subit et un être vivant qui réagit et agit en conséquence. Avant, ça ne me traversait même pas l’esprit de m’éloigner.

Et il y a ce corps, mon corps que je ne faisais qu’occuper et non incarner. Ce corps m’embarrassait comme on peut être embarrassé avec un poids lourd dans les bras. Je l’entourais de vêtements amples et difformes. J’ai fait l’amour tardivement mais sans tabous. Tardivement, parce que je tombais amoureuse d’histoires impossibles, non réciproques. Je me suis longtemps retrouvée dans des couples où la sexualité disparaissait rapidement et non de mon fait. Ce n’est pas gratuit cette répétition. Inconsciemment, ces situations arrangeaient une partie de moi, bien que douloureusement vécues. Aujourd’hui, je cultive mon célibat de longue durée et j’ai enfin conscience que c’est parce que j’ai peur. Peur d’être trahie, d’être blessée, de ne pas être reconnue pour celle que je suis, peur de ne pas voir que j’ai dépassé mes limites, peur de disparaitre de nouveau dans un amour. J’avance.

Il faudrait un livre entier pour faire le tour de tout ce qu’être victime de violences sexuelles pendant l’enfance comporte de ramifications dans notre vie amoureuse, amicale, professionnelle, dans notre façon d’être et de réagir à notre quotidien, même au plus anodin de notre quotidien. C’est une toile d’araignée dont le centre est le viol ou les abus subis et dont les branches se projettent de tous les côtés.

41 ans et je me souviens. 41 ans et je me libère. 41 ans et je commence lentement à vivre avec les traces de mes blessures. 41 ans et je continue la lutte avec ce qu’il a fait de moi pour être simplement moi.

L.

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