En nous, la Vie,

Je pense à toi, ma mère.

A l’espoir que je mettais dans ta voix que je cherchais partout, petite fille.

Cette voix que je craignais de perdre.

Je me souviens du film de Luigi Comencini, « L’incompris », qui me vrillait de panique à l’idée de ne plus t’entendre. C’était dans la scène où le jeune garçon effaçait, par mégarde, le son de la voix de sa mère défunte, enregistrée sur une bande sonore. Le film était rythmé par l’Andante du concerto pour piano n° 23 de Mozart qui me bouleverse toujours autant et me ramène vers toi.

Ce concerto c’est toi en moi.

Toi et ma peur de te perdre. Toi et mes cris d’enfant qui t’appelaient puis se taisaient lorsque que je te cherchais chaque soir d’un appel téléphonique systématique. Au moment où tu répondais, je te demandais juste de rentrer. Chaque soir à la même heure, je reprenais ce rituel.

Que tu sois là, toi, surtout pas lui.

Tes murmures protecteurs me berçaient et me faisaient rêver d’un monde plus doux. Celui que je pressentais dans tes bras semblait possible.

Les senteurs de ta peau maternelle me rassuraient. Sans doute m’ont-elles appris que la vie contenait des merveilles.

Je me souviens qu’avec toi j’oubliais encore plus. Parce qu’avec toi je me rapprochais d’un monde meilleur. Celui que je désirais ardemment. Tu n’étais jamais le mal.

Près de toi, il y avait de la lumière, du rêve et de la douceur.

Mon enfance c’était aussi vivre sous le soleil de ton amour et croire que chaque matin, chaque soir, toi, au moins tu étais belle.

Ne pas te perdre c’était aussi survivre et espérer.

Tu n’as pas vu, pas compris. Certains t’accusent d’un déni inexcusable.

Que savent-ils de ton existence ? De la force qu’il t’a fallu pour rester en vie et être là pour nous comme tu le pouvais. Que jugent-ils sans rien savoir des blessures et des humiliations que tu as subies. Tu es fille de générations de femmes rabaissées, dont la parole comptait si peu, la tienne, pas davantage.

Des hommes comme mon père, choisissent des femmes isolées, aimantes jusqu’à l’abnégation. Manipulables parce que dédiées à sauver depuis toujours.

Je sais que tu tentes, avant de nous quitter, d’être l’héroïne que tu aurais voulue. Celle qui n’aura pas renoncé. Tu y réussis. A 87 ans, tu te redresses encore. Tu invoques toute l’énergie de mère que tu as en toi.  Cette puissance qui se manifeste, plus forte que tout.

 En nous toutes, la Vie !

Anne Fernandes

Anne Fernandes est l’auteur du livre « De lettres à l’être », que vous pouvez vous procurer ICI et  ICI. Vous pouvez découvrir ICI son interview audio sur ce blog. C’est avec plaisir que nous accueillions ces textes sur le blog, dans la rubrique « L’Or des cicatrices »
Illustration : Anne Fernandes