J’ai longtemps hésité à écrire sur ce blog. Sûrement par peur des mots que j’allais écrire et qui résonnent en moi à chaque instant. J’ai encore du mal à me sentir légitime face à ma douleur, face à ce qu’il s’est passé. Il y a encore tant de culpabilité, d’incompréhension, de rejet et de colère.

Il y a 6 mois, j’ai enfin prononcé le mot tant redouté, tant ignoré et tellement repoussé : viol.

En le prononçant je me disais : ok c’est bon maintenant tu vas aller de l’avant car le plus dur est de le prononcer. Et, depuis 6 mois je vis une vraie descente aux enfers.

J’ai 35 ans, les faits se sont passés il y a 30 ans. Le coupable, mon grand-père.

Alors, pourquoi je me sens coupable ? Pourquoi je me sens si peu légitime de dire que je suis une victime ? Pourquoi ressentir autant de douleur après 30 ans d’oubli ? En fait, ma réponse est simple : j’estime que j’aurais dû dire non. J’aurais dû savoir ce qu’il se passait, que ce n’était pas un jeu comme il me le faisait croire ; que ses chatouilles pour cacher ce qu’il était en train de me faire n’étaient pas normales. Mais me voilà à me dire que même du haut de mes 5 ans, 6 ans, j’aurais dû savoir que ce n’était pas normal, que ce n’était pas un jeu, que ses chatouilles qui dérivaient vers l’inavouable n’étaient en rien normales et bien. N’ayant pas dit non, ayant « rigolé » à ses chatouilles qui n’étaient rien d’autre que des préliminaires à ces déviances plus horribles, ça signifie pour moi que j’étais consentante, que ces «chatouilles » étaient limite un jeu et qu’il fallait jouer car c’était le seul moment où il m’accordait un semblant d’attention. Il profitait que ma mamie me faisait beaucoup de chatouilles pour me faire rire (c’était notre truc à nous) pour reprendre ce jeu comme prémices à des actes plus abjects. Donc, ce sentiment de me dire que finalement je n’ai rien fait pour arrêter ça et que je pouvais en éprouver un amusement sur le début du « jeu », me détruit.

De l’âge de 18 ans à l’âge de 30 ans, j’ai vécu avec des flashs, des sensations. Je me disais toujours que c’était un rêve ou plutôt un cauchemar et que mon esprit me jouait des tours. Je ne pouvais pas croire, je ne voulais pas croire.

A 23 ou 24 ans, ma maman me posa tout un tas de questions. Au bout de 3 heures de silence de ma part et juste avec des hochements de tête, elle a su que son ex beau-père m’avait détruite. Après ça, je ne voulais plus en entendre parler, l’évoquer, je pouvais vite m’énerver si elle abordait le sujet. J’ai de nouveau fait un rejet pour vivre ou du moins survivre, même si je savais que c’était là au fond de moi, que ça influençait ma relation aux autres.

Au fil des années, ces souvenirs m’envahissaient de plus en plus, me bloquaient dans ma relation avec les hommes. Je savais pourquoi mais je ne voulais pas l’entendre, me l’avouer, l’accepter… et puis, un jour, je me suis dit : c’est maintenant que je dois en finir avec ce truc inavouable.

Après avoir prononcé ce mot à voix haute pour la 1ère fois, je ne savais même plus quoi ressentir, comme perdue, vidée, complètement ailleurs, abasourdie. Beaucoup de pleurs, de honte, de gêne, de colère, d’incompréhension. Puis les souvenirs sont revenus de plus en plus précis jusqu’à ressentir à nouveau chaque geste, chaque parole, chaque sensation jusqu’à l’écœurement, jusqu’à l’envie de me faire mal comme pour évacuer une partie de la douleur.

Maintenant tout a un sens pour moi. Mes relations aux autres, ma dépression à 19 ans, mes TOC, ma pudeur dans mes sentiments, dans mes gestes. Actuellement, je suis dans une phase où je me sens terriblement seule face à ma souffrance que je n’arrive pas à décrire.

Peu de personnes de mon entourage sont au courant. Il y a 5 personnes. Malgré tout, je ne me suis jamais autant sentie seule. Je ne sais pas comment gérer, quelles vont être les étapes, comment le faire comprendre à ceux qui savent ce que je vis. Je leur dis que j’ai juste besoin d’être entourée, et de l’amour de mes proches. Malheureusement, je vis seule sur Paris, loin de ma famille, et comment imposer ce besoin de présence à mes amies qui ont aussi leur vie, leurs problèmes. Comment leur dire que parfois j’ai juste besoin d’une présence même silencieuse, d’un geste pour me dire que non je ne suis pas seule.

Aller dans un groupe de parole, oui j’aimerais, mais j’ai très peur de ce que ça pourrait provoquer chez moi. Je sens que je suis sur un fil prêt à casser. Une fois le groupe de parole fini, je vais retourner chez moi, seule. Et là, de nouveau, je vais avoir toute la souffrance qui va revenir. Je me sens totalement détruite à l’intérieur, je fais des crises de panique tous les soirs, et tous les matins en me réveillant. C’est éprouvant, fatigant, et j’ai un travail à responsabilité qui me demande de l’énergie. Donc comment surmonter ça. Je n’arrive pas à en voir la fin, je ne sais pas si je survis ou si je vis, je ne sais pas si c’est le cheminement normal après un traumatisme (mot que j’ai encore du mal à accepter, à justifier).

Croiser le regard de ceux qui savent est dur pour moi, c’est un supplice. J’ai tellement honte, je suis gênée. J’ai l’impression d’être une déception, un fardeau, qu’on ne voit que ça sur moi. On m’a volé ma vie et je crois que c’est ce qui me met encore plus en colère car je réalise tout ce que j’ai perdu durant ces 30 dernières années alors que j’aime la vie, les gens. Je suis persuadée qu’elle peut apporter beaucoup de joie. Je crois toujours en la bonté humaine, je crois en l’amour, en la compassion, la gentillesse. J’aime tellement rire, regarder les personnes que j’aime être heureuses, les rendre heureuses mais je ne crois pas en moi et je ne comprends pas comment on pourrait aimer une personne comme moi.

J’espère juste qu’un jour je pourrais dire que j’ai survécu à cette épreuve et que je sourirais de nouveau à la vie.

Anne-Sophie